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25 mars 2012 7 25 /03 /mars /2012 23:10

 

 

 

CIRCULATION DE L’INFORMATION ET ECHANGES CULTURELS INTRAFRANCOPHONES : Pour une doctrine  francophone de ‘l’asymétrie raisonnée’. 

Introduction.

La circulation internationale de l’information et des produits culturels est encore plus déséquilibrée et asymétrique qu’au paravent, avec un fossé numérique grandissant, qui n’a cessé d’être stigmatisé par d’éminentes personnalités de la société scientifique et politique devant les plus hautes tribunes.

            Dans ce contexte général très défavorable aux pays du Sud, la situation des pays francophones du Sud, est singulière. Une situation qu’on  ne saurait expliquer autrement que par ce que nous appelons le paradoxe francophone, dix sept ans après le premier Sommet des chefs d’Etats et de gouvernements de la Francophonie. Et pour cause !

            En février 1986  à Paris s’est tenu le premier Sommet de la Francophonie. A cette réunion au Sommet, vingt cinq pays africains, tous officiellement non-alignés et partisans actifs  des revendications en matière d’un « Nouvel Ordre International de l’Information et de la Communication », exprimées avec insistance par les pays du Sud qui ne se reconnaissaient pas dans le flux mondial de l’information. En mettant ensemble dans le même creuset, pays du Nord et du Sud  (pays accusés et pays accusateurs) le premier Sommet a posé clairement dès le départ comme objectif à terme ‘le changement de la face du monde’ pour emprunter l’expression de l’ancien président de Madagascar, RATSIRAKA D.

            Cet objectif est expression de la reconnaissance implicite d’un état ou d’un ordre anormal, d’une part, d’autre part,  une invite à la révolution des mentalités sans laquelle on ne saurait opérer des transformations radicales dans cet espace qui se veut culturel et linguistique, et enfin  il est l’expression d’une adhésion à cette Utopie des temps modernes, pensée et conçue par Senghor.

            Deux décennies déjà les projets porteurs d’espoir ont été identifiés. Mais très peu de choses ont changé. Le temps est peut-être arrivé de travailler à ce que nous appelons une doctrine francophone de l’asymétrie raisonnée. 

 

II °Approches de définitions et clarification de concept
a)_ La Francophonie

 TETU M, recense dans son ouvrage «  Francophonie : histoire problématiques et perspectives »  quatre définitions possibles de la francophonie en se fondant sur les travaux de X. Deniau. Il propose:

°Au sens linguistique _" qui parle français"

°Au sens géopolitique _ " l'ensemble des peuples et des hommes, dont la langue  maternelle, officielle, courante ou administrative) est le français"

°Au sens institutionnel _ "l'ensemble des associations et organisations publiques et privées, éventuellement une communauté plus  vaste de concertation et de coopération"

°Au sens spirituel et mystique _ " Le sentiment d'appartenir à une même communauté: cette solidarité naît du partage de valeurs communes aux divers individus et communautés francophones"

On pourrait bien s'en tenir à ces quelques définitions, les unes aussi valables que les autres. Mais, nous voudrions citer deux dernières autres définitions auxquelles nous adhérons personnellement. L'une de Jean-Marc Léger, commissaire général à la francophonie au Québec:

"Première communauté dans l'histoire fondée sur le partage de valeurs spirituelles  et culturelles et sur l'usage d'une même langue (...)"

C'est peut-être la même chose que veut  exprimer L. S. Senghor quand il écrit:

" La francophonie, c'est cet humanisme intégral, qui se tisse autour de la terre: cette symbiose des" énergies dormantes" de tous les continents, de toutes les races qui se réveillent à leur chaleur complémentaire"

 

Autant de définitions de ce que nous nommons sans exagération: le phénomène "francophonie". Apparemment insaisissable, la francophonie n’est point aussi une organisation quelconque. Elle apparaît comme un idéal à construire et c’est ce qui nous fait dire qu’elle constitue une Utopie des temps moderne. Alors que comprenons-nous par ce concept ?

 

b) Clarification du concept d’Utopie

 

Cette clarification s'avère indispensable en raison du contenu prêté par le langage courant à ce concept. Dans une acception péjorative, utopie est assimilée à un projet irréalisable, une chimère, une rêverie. Ce sens du profane n'est point celui de nos propos. Il n'en serait pas question dans notre travail.

Le concept inventé par T. More au début du XVIème siècle, présentait son modèle, à lui du "meilleur gouvernement possible" dans une Angleterre traversée par des crises sociales répétées et le mal-vivre.

Le mot "Utopie", vient du grec "ou" qui signifie non et de "topos", qui signifie lieu, ce qui nous donnerait "Utopie = le lieu qui n'existe pas" (Petit Larousse 2002) Ce sens étymologique diffère du sens philosophique, donné par Petit Larousse  qui dit: société idéale, mais imaginaire, telle que la conçoit et la décrit un auteur donné. Les utopies, écrit le même document : "décrivent le fonctionnement de sociétés parfaites, dont on suppose l'existence en un lieu généralement clos ( une cité, une île ). Fournissant des arguments pour la critique de l'ordre existant, elles peuvent aussi s'offrir comme des modèles pour l'établissement de communautés heureuses. Les auteurs d'utopie sont nombreux: Platon, T Bacon, Campanella, T More, Morelly, Saint-Simon, Fournier, etc.

Larousse tranche la question sur le plan étymologique, d'une manière radicale. Ce qui n'est pas le cas chez Jerzy Szacki, chercheur polonais qui a consacré une grande partie de sa vie a l'étude de la problématique de l'Utopie, surtout dans sa relation avec la tradition, c'est à dire," ce qui est déjà et qui ne veut pas céder la place à ce qui arrive".

 

J. Szaski ne partage pas la même approche en ce qui concerne le préfixe "u". Selon ce dernier, "u" proviendrait du grec "ou" qui signifierait "non", ou encore de "eu",  qui signifierait "bon". Ainsi " Utopie" prendrait une allure polysémique. Ce mot pourrait signifier tantôt " le lieu qui n'existe pas", tantôt "bon lieu". Nous voulons  insinuer ici que comprendre "Utopie" uniquement comme un lieu imaginaire, qui n'existe nulle part, ne nous permet pas de percevoir toute la profondeur de l'œuvre de T. More, qui est un humaniste, qui pense que la société des hommes peut-être une construction humaine. En ce qui nous concerne, nous refusons de croire que T. More, dans cette Angleterre de 1516, en publiant son œuvre " Utopie", a voulu signifier à ses concitoyens que le bonheur n'existait nulle part et qu'ils ne sauraient rêver d’ un avenir meilleur. T. More au contraire,  était convaincu que le bonheur était possible et que c'était le devoir des gouvernants d'organiser la cité afin de l'atteindre. De ce point de vue il n'était pas loin de Platon qui pensait déjà dans l'antiquité que les philosophes devraient être les gouvernants dans la cité, afin d'assurer la bonne gestion de cette dernière, une bonne gestion seule capable de garantir le bonheur de tous. 

Dans sa tentative de compréhension et d'explication de l'utopie selon More, J. Szaski, suggère non pas la reproduction en grandeur nature, sur terre de ce monde de rêve créé par ce dernier, mais plutôt l'exploration de la forme de sa pensée, sa manière de concevoir la "réalité" possible, probable, réalisable. Son esprit et sa volonté de changement. Cet esprit et cette volonté que l'on retrouve, et chez l'auteur du "Contrat social", et chez les révolutionnaires français de 1789, qu'on n'a pas manqué de traiter d'utopistes sur la question cruciale de la transformation de la monarchie française en République. Aujourd'hui, on le sait, la France est une République...C'est dire que le concept d’Utopie (demain peut être mieux, que aujourd'hui), ne peut s'analyser que sur la distance, puisque, ce qui paraît difficile à réaliser dans le présent, peut l'être demain ou, après- demain, comme le fait remarquer le chercheur polonais. Aujourd'hui des milliers d'avions sont au service des hommes, relient tous les continents à tout moment. Les premiers à avoir pensé à un tel appareil capable de voler, ont certainement été traités d'utopistes (rêveurs), mais leur rêve est devenu un projet réalisable et réalisé. Mieux, a permis d'aller encore plus loin, puisque de nos jours, il existe une station spatiale habitable, qui, par deux fois déjà a accueilli des touristes.  Il y a quelques temps, alors que les chemins de fer se développaient en Angleterre, en France, les têtes pensantes continuaient de discuter sur l'opportunité d’utilisation des machines à vapeur, qui risquaient d'exploser. D'autres encore, se posaient la question de savoir si l'organisme humain pouvait supporter sans conséquence la vitesse qu'allaient déployer les locomotives à vapeur. Avec les trains à grande vitesse (TGV), plus personne ne se pose de questions. L'Utopie n'est donc pas une donnée absolue. Elle est relative et cette relativité est proportionnelle au niveau de développement technique, technologique de la société. C'est le moment de partager avec ce grand penseur russe cette opinion:      

"Et les utopies de nos jours se révèlent plus réalisables que jamais. Déjà, devant nous une question urgente, celle de savoir comment empêcher certaines de se réaliser".

Ceci, (l’idéal francophone comme réalisable) est d’autant plus vrai que nous sommes convaincu que si les pays africains n’avaient eu pas cette conviction ils n’auraient pas adhéré massivement à la Francophonie dès ses premières heures. Et cette conviction fut assurément partagée et son expression fut l’adoption de grands projets en matière de développement technologique et de coopération en matière culturelle. Que sont-ils ?

 

III° Renforcement des bases technologiques.

 

La volonté de changer la face du monde, au niveau de la grande famille francophone qui comptait alors trente-huit membres dont vingt-cinq africains, s’était traduite par l’identification d’un  certains nombre de projets, regroupés en cinq réseaux principalement, couvrant trois domaines, à savoir : le développement des technologies modernes de l’information et de la communication, dynamisation de la coopération économique, et la défense du patrimoine commun, le français par son enseignement et sa promotion. Les cinq réseaux d’action étaient ainsi définis :

-     agriculture

-       culture et communication

-       énergie

-       information scientifique et développement technologique

-       industrie de la langue.

Chaque réseau ainsi défini avait à sa tête, un directeur ou un chef si vous voulez.. Mais là n’est pas la question. On n’a pas besoin d’être un expert pour voir que les projets, en tout cas, beaucoup sont restés à l’étape de projets sinon, manquent cruellement de visibilité.

Avons-nous besoin encore de préciser ici que le volet intéressant nos préoccupations est celui du développement de la communication et des échanges culturels. Ce volet aurait pu "faire entrer les écrivains et les peuples dans un espace à connaissance réciproque enrichissant leur propre expérience et la culture mondiale " si vous nous permettez de pasticher André Malraux. Car il faut le dire, la francophonie est, selon Thiry Marcel de l’Académie Royale de Belgique, "un monde où des systèmes divers gravitent en harmonie. " La francophonie est donc une invite au partage, au dialogue, donc à la communication. On comprend donc la place à la fois symbolique et pratique que pouvait occuper le projet de développement de la communication initié au sein de la francophonie en 1986. Nous osons affirmer que ce fut le projet le plus important et le premier défi que la francophonie se devait de relever. Surtout quand on sait que dans ces années les pays  pauvres réclamaient" un nouvel ordre international de l’information et de la communication" et ce, en prenant prétexte du déséquilibre qui existe dans les échanges entre le Nord et le Sud. Déséquilibre qui serait source d’impérialisme culturel et de colonialisme mental.

 

IV° Fondements philosophiques des projets francophones

a) le modernisme

L’idéologie de la francophonie est née dans les années soixante, juste après la vague des indépendances, octroyées aux anciennes colonies françaises. Les idéologues sont Léopold Sédar Senghor et Habib Bourguiba. Tous deux étaient amoureux de la langue française, qui selon Bourguiba,  était un véhicule de la modernité pour son pays, la Tunisie.  Ainsi l’avait-il exprimé  : "…La langue française est un puissant moyen de contestation et de rencontre. Nous avons conscience, non seulement d’avoir enrichi notre culture nationale, mais de l’avoir orienté, de lui avoir conféré une marque de spécificité que rien ne pourra plus effacer. Nous avons aussi conscience d’avoir pu forger une mentalité moderne". On le voit donc, le futur parrain de la francophonie découvre dans la langue française une force émancipatrice, une force génératrice d’un futur nouveau pour son pays ancien protectorat français. D’ailleurs Bourguiba n’a jamais vraiment apprécié la colonisation comme un "phénomène purement négatif". Et c’est justement ce qui amena ce dernier à penser qu’il faille "utiliser l’acquis colonial dans le sens des intérêt des nouveaux Etats", donc à appeler de tous ses vœux en novembre 1965 un Commonwealth à la française. Pour Bourguiba seule une communauté, pourrait donner les énormes moyens nécessaires aux progrès de élites et de l’Etat tunisien.

 

b) L’humanisme de Senghor

Cette approche plus pragmatique de la Tunisie, sera complétée par la dimension spirituelle  prônée par L. S. Senghor qui élabore sa théorie de  la francophonie comme un "humanisme intégral, qui se tisse autour de la terre : cette symbiose des énergies dormantes, de tous les continents, de toutes les races qui se réveillent à leur chaleur complémentaire" (Têtu, 1987 p. 66). En septembre 1966, il dira ceci : «  Si nous avons pris l’initiative de la francophonie, ce n’est pas non plus pour les motifs économiques et financiers. Si nous étions à acheter, il y aurait sans doute plus offrant que la France. (…), c’est qu’avant tout, pour nous, la francophonie est culture » La culture un concept plus fluide, moins saisissable… On est tenté de dire qu’au rationalisme" bourguibien" s’associe le sentimentalisme "senghorien" pour donner un cocktail d’idées qui mènent la francophonie.

Ce qui précède nous permet souligner, comme nous l’avons déjà fait, que la Francophonie dès le départ fut un défi humain. Elle ne se laisse point saisir par le rationnel, en tout cas par le rationnel seul. Et c’est justement pour cette raison que l’approche francophone de solution ou de résolution de certaines questions devrait être aussi originale, vraiment novatrice. La francophonie est supposée être, sinon devenir une terre d’élaboration et d’expérimentation d’une forme nouvelle des relations entre les peuples : l’humanisme intégral. Cette philosophie de l’humanisme nous autorise de penser et de clamer comme certains l’ont fait : nous avons cru et espéré la naissance d’une dynamique nouvelle, nous avons cru à la fin de l’histoire et surtout de la géographie qui divisent les hommes et le monde en colonisés et colons, en zone sud et zone nord… Nous avons cru que le moment état arrivé de changer la face du monde et surtout du tiers-monde qui allait à la dérive. C’était un beau rêve et il n’est pas interdit de rêver puisque rien de grand rêve. On a rêvé comme de président malgache,  qui parlait ainsi devant ses pairs lors du premier sommet : " l’enjeu de notre réunion, c’est peut-être d’essayer de changer la face du monde, car une telle ambition n’est ni démesurée ni inopportune. En tout cas, si notre auguste assemblée s’arme de l’audace nécessaire, d’une volonté politique inébranlable d’aboutir, tous les espoirs sont permis. " J. A n° 1391 du 02-09-87). Ainsi parlait Didier Ratsiraka. Et il ne fut pas seul à exprimer une telle espérance. L’ancien premier ministre canadien Brian Mulroney en ces heures de février 1986 stigmatisait la particularité de l’événement en ces termes : "il y a très peu d’exemples dans l’histoire des relations internationales, de circonstances où autant de chefs d’états et de gouvernements se sont réunis pour créer entre leurs peuples un réseaux d’amitié comme celui que notre rencontre d’aujourd’hui symbolise déjà".

 

V° Les contextes : historique politique et  psychologique

Nous étions en 1986. C’était encore la guerre froide avec tous ses attributs et ses problèmes. Un monde bipolaire, où les deux grandes idéologies dominantes avaient  fait de l’Afrique une arène de luttes idéologiques ouvertes ou insidieuses.

L’URSS, de M Gorbatchev a entrepris sa réforme intérieure avec la doctrine  de la "pérestroïka et de glasnost", pour un monde plus stable et plus sûr. Une doctrine qui pour la première fois annonçait la globalisation des problèmes et des menaces pour l’humanité, globalisation, qui nous conditionnait à agir ensemble en vue d’écarter les menaces qui pèsent sur l’humanité et de bâtir un monde d’entente et de dialogue. Cette doctrine ouvertement prônait la fin de la confrontation idéologique.

Mais, 1986 marque le début des déboires des Etats africains, confrontés à une crise profonde au triple plan économique, politique et social. Les salaires des agents de l’état sont gelés, les recrutements suspendus, les négociations avec les institutions de Breton Wood sont envisagées ou engagées…

Ainsi l’un dans l’autre, on ne pouvait s’empêcher de placer tout son espoir dans cette organisation, qui se voulait  apolitique, culturelle et humaniste, un creuset de dialogue et solidarité.

Ce contexte ne serait pas complet sans une allusion à  la lutte menée collectivement par les pays du sud depuis les années soixante-dix  pour le rééquilibrage nécessaire à opérer en matière de circulation de l’information entre le nord et le sud. En effet les pays du sud ont toujours porté une triple accusation en l’égard des pays de nord, accusations se résumant : au silence observé sur le tiers-monde, à la déformation des faits dans les pays du sud enfin à la propagation culturelle distillée sur les pays pauvres et techniquement faibles et tout ceci au nom de la doctrine du "free flow of information",  chère au monde occidental.

Une situation qui a conduit les pays pauvres à réclamer en 1976 un "nouvel ordre mondial de l’information" à la conférence Générale de l’UNESCO tenue à Nairobi. Une réclamation si renouvelée qui a conduit l’UNESCO à instituer la commission MCbride, chargée d’étudier la question afin de proposer des pistes de solutions aux revendications des pays du sud. Les rapports issus des travaux de ladite commission ont été approuvés en 1980 à une session de l’Assemblée Générale, avec pour effet dès 1981, l’institutionnalisation du programme International pour le Développement de la communication. Si l’occident globalement défendait le principe de la libre circulation de l’information, la France, friande de sa doctrine de "l’exception culturelle " ne fut pas insensible aux plaidoyers des pays pauvres, sur qui elle (la France) aurait souhaité compter dans ses combats contre une américanisation rampante, très visible, surtout dans le cinéma.

Tel fut le contexte à la fois historique, politique, et psychologique dans lequel la gauche au pouvoir depuis 1981 en France créa l’événement en invitant les pays francophones au premier sommet. Sommet qui a identifié les projets sus-cités.

VI° Le déséquilibre persistant

a) au plan infrastructurel

Lorsque nous parlons d’échanges culturels dans l’espace francophone, nous présumons de l’existence de produits de change, d’objets de transaction. Ce qui à son tour suppose la réunion de deux conditions. A savoir : les industries de production et les industries de diffusion ou de consommation.  Il est donc question à la fois de moyens techniques, financiers et humains. Cette opinion demeure valable et pour l’information au quotidien, et pour les magazines. Elle l’est aussi bien pour la production de livres que pour la production de film. Quel que soit le domaine qui retient notre attention, la situation qui prévalait dans les années 70 et qui motivait les revendications demeurent encore les réalités d’aujourd’hui. 

La communication audiovisuelle (radio et télédiffusion) en Afrique en général, reste dépendante de l’extérieur sur tous les plans ; à savoir :

-       sur le plan des équipements et de la construction même des infrastructures

-       sur le plan de la maintenance, des conseils techniques, et des fournitures

-       sur le plan de la programmation, plus précisément le contenu de la grille des programmes.

Une situation qui fait dire à TUDESQ A. J. que « dès sa naissance, en Afrique la télévision fut une prothèse occidentale appliquée au cerveau africains »[1]

 

Tableau N°1 : Situation actuelle des mass-média en Afrique de l’Ouest francophones

Remarque : Les données de ce tableau qui s’appuient sur les travaux de André-Jean TUDESQ sont vieux de 4 ans, et peuvent ne pas refléter exactement la situation en fin 2003. pour preuve,  les données actuelles sur le Bénin en matière de quotidiens indiquent un chiffre de l’ordre de 15. Toutefois, ce tableau montre la tendance des années 90, marquée par la rupture avec le monopole d’Etat sur la presse

 

 

 

Légende : Source : in ‘’ les médias en Afrique

T.A.A = taux d’analphabétisme des adultes   André-Jean  TUDESQ, 1999

X = moins de 5

XX = 5 à 20

XXXX 41 à 69

XXXXX 70 et plus, y compris les radios étrangères en FM

 

A la lecture des données qui figurent dans ce tableau, nous constatons que par rapport à la situation qui prévalait à la fin des années 70, certains changements sont intervenus. Les grandes Conférences nationales sont passées par – là avec leurs exigences de démonopolisation et de libéralisation du paysage médiatique. Ceci en application des nouvelles dispositions contenus dans les nouvelles constitutions adoptées ici et là. Ces différentes constitutions qui consacrent la volonté de transition des dictatures vers des sociétés démocratiques,  se sont pour la plupart du temps inspirées de la déclaration Universelle des Droits de l’homme de 1948.

 

b)_Hypothèses  de GALTUNG plus qu’irréfutables .

Johan Galtung est l’auteur d’un ouvrage qui a inspiré quatre hypothèses d’étude en matière de circulation de l’information dans un système de type "centre/périphérie. Ces hypothèses vérifiées dans les années 70, dans trente pays du Pacifique ont été ainsi formulées :

1.     le courant de l’information est unidirectionnel depuis le centre vers la périphérie.

2.     L’information du centre prédomine dans la presse de la périphérie.

3.      La rareté ou l’ absence des informations du sud dans la presse du centre

4.     Faible circulation de l’information entre pays périphériques (même partageant le même passé colonial.)

Ces hypothèses au départ vérifiées dans des pays du Pacifique demeurent valables pour les pays africains et ce jusqu’à ce jour. Mieux la situation s’est aggravée avec les nouvelles technologies de la communication. Aujourd’hui on parle de gouffre numérique.

Mais les moyens classiques tels que les livres, les documents radiophoniques ou télévisuels ne se sont pas développés. Les échanges, s’ils n’ont pas régressé, ont simplement disparu. Les contacts humains sont devenus plus difficiles pour diverses raisons. Nos maisons d’édition sont-elles devenues plus performantes ? Combien sont-ils nos écrivains, nos chercheurs édités ici ou dans un autre pays francophone, distribué dans tout l’espace que nous voulons construire ensemble. Que reste-t-il de l’idéal francophone quand un écrivain, un artiste, un cinéaste béninois ou togolais n’est connu que chez lui ? Où sont passés les projets de développement des industries culturelles et de la communication. Nos librairies, nos médias sont toujours inondés de programmes venus de Nord, mais combien de programmes du Sud sont dans leurs médias du nord, combien de nos livres sont dans les librairies du Nord ? Dans nos écoles, l’essentiel de nos matériels didactiques proviennent des pays du Nord, mais combien de nos livres servent-ils de support didactique chez eux au nom de la francophonie ?

 

VII °Esquisses des fondements de la doctrine francophone de l’asymétrie raisonnée

 

c) La vocation tronquée des médias du Sud

 

Au début du siècle dernier à la question de savoir à quoi servent les médias dans les sociétés modernes, les adeptes du courant de la "Mass communication research" ont répondu qu'ils étaient "des instruments indispensables à la gestion gouvernementale des opinions". Un des pionniers de ce courant, Lasswell, dans cette perspective, attribue trois fonctions majeures aux médias, à savoir:

"La surveillance de l'environnement

La mise en relation des parties de la société

La transmission de l'héritage social d'une génération à une autre."[2]

La fonction "surveillance", correspond selon ce chercheur à la collecte, au traitement et à la mise à disposition du public les nouvelles. La mise en relation, comme fonction est l'étape de l'interprétation de l'information, interprétation souvent suivie de prescriptions de conduites.

Enfin, par fonction de transmission d'héritage social, Lasswell entendait  assimilation des gens vivant dans une société, ce que Wright appelle plutôt processus de socialisation (J. Lazar, 1991, p34). Près d'un demi siècle après Lasswell, ce n'est pas A. Moles qui  démentirait

cette opinion lorsqu'il écrit que "les mass-médias transforment la culture moderne en présidant à la circulation et au renouvellement permanents des idées...Celles-ci suivent,selon le chercheur, un circuit dont l'élément moteur est constitué désormais par les médias. Ces derniers, en un sens constituent le système qui systématise la culture."(F.Balle, 1965, p 559)             .Nous nous permettons, d'ajouter ici que par culture il ne faut pas entendre le ‘folklore’ tel que tous nos discours souvent réducteurs le font  de jour. La culture telle que nous la comprenons et la concevons  est " un tout, qui comprend le savoir, la croyance, l'art, le droit, la morale et toutes les autres aptitudes et habitudes acquises par un homme en tant que membre d'une société " selon Tylor. C'est ce tout que les mass-médias  se doivent de refléter chaque jour et partout. C'est ce tout qu'ils se doivent d'explorer, d'expliquer, de dépouiller de ses tares, de critiquer et d'adapter au présent. Et c'est ce tout qui fait que les médias se  différencient  l’un de l’autre; car chaque média se doit de refléter d'abord son environnement, ses couleurs. Jamais encore les médias du Sud n’ont encore oeuvré dans cette direction. Ils les (mass média) ont eu  à servir  et servent encore la politique presque exclusivement, continue de la servir, et ce dans un grand dénuement et dans l'indifférence presque totale de tous: employeurs, employés, usagers, autorités de tutelle, élus.

Les radios africaines ont chanté "indépendance tchatcha" et ont fait danser la rumba aux africains. Aujourd'hui les télévisions se sont transformées en de géants miroirs mobiles enchantés et enchanteurs pour nos hommes politiques avides de popularité et de légitimité. Du narcissisme déconcertant. De la personnalisation du processus de communication. De la domestication de l'information. De l'instrumentalisation des hommes de médias .Politisation de la gestion des choses et des hommes. Tels sont les maux qui constituent de véritables obstacles à tous programmes d’échanges dans cet espace de la Francophonie. Dans ces conditions, revendiquer un rééquilibrage des échanges c’est œuvrer pour un ‘enclavement intellectuel’ des peuple du Sud. Et c’est bien-sûr, un tel raisonnement qui nous inspire la doctrine de l’asymétrie raisonnée à laquelle nous travaillons.

 

 

b)  Le réalisme optimiste

Le deuxième principe qui doit fonder la doctrine est celui du ‘réalisme optimiste’ qui doit consister à reconnaître que dans l’état actuel des choses, il n’est pas réaliste, à court ou moyen termes d’obtenir un rééquilibrage dans la circulation de l’information et des produits culturels dans l’espace francophone. Et ce pour des raisons à la fois, infrastructurelles,  structurelles et organisationnelles.

 

c)   Vision systémique de la francophonie.

La francophonie, si elle est perçue, non pas comme un conglomérat de pays et d’individualités, mais plutôt comme une entité dotée d’une qualité nouvelle, devrait être analysée comme un système. Dans ce cas alors, ce déséquilibre des échanges devra être considéré comme une caractéristique des processus de l’information du vieux système et non du nouveau. Il est donc indispensable de changer les  représentations qu’on se fait de certains phénomènes. Ainsi, analyser la francophonie comme un système, c’est avant tout accepter qu’elle « est une entité intérieurement organisée, une stabilité des éléments telle que tous les éléments sont si étroitement liés les uns aux autres qu’ils interviennent, par rapport aux  conditions ambiantes et à d’autres systèmes comme quelque chose d’unique. Quant à l’élément, c’est une unité minimale dans le cadre d’un tout unique où il remplit une fonction concrète » [3]

Il est donc question de substituer à la logique de l’équilibre mécanique ou mathématique  irréalisable, une logique de complémentarité positive et constructive entre les éléments du système ‘francophonie’ et travailler à la performance et à l’ efficacité de chacun des éléments de la structure du système.

VIII °Préalables à la performance des pays francophones du Sud
Si la France rayonne sur le plan mondial, c'est parce qu'elle y travaille. Un travail qui se fait dans une seule langue : le français, même si à côté de cette dernière , il y a le breton , l'alsacien et la langue corse et bien d'autres encore peut-être, sur ce territoire français âprement revendiqués par certaines tranches de la population française!

Par analogie nous nous permettons de dire que les pays francophones du Sud ne pourront vraiment rayonner hors de leurs frontières que s’ils assument pleinement leur francophonie, en oeuvrant pour la mise en place de programmes de radio et télédiffusion  en français  pour l’auditoire tant nationale que internationale. Car,  nous sommes tous conscients aujourd'hui, que travailler six heures par jour, et dans quatre ou cinq langues, comme s’est le cas au Bénin,ne favorise pas une communication efficace,  Ce modèle de fonctionnement a montré ses limites en terme de rentabilité et d'efficacité de l'action .Ce modèle que nous nous permettons de nommer "d'éclatement", émiette les efforts, et ne se justifie que pour et par les hommes politiques , dont la seule volonté est de faire des  moyens de communication, des machines de "campagnes électorales permanentes".

Prôner la mise oeuvre de programmes, peut-être sur le ouest-africain par exemple, en langue française, n'est point l'expression d'un mépris pour nos langues nationales. .Au contraire notre idée va dans le sens de la revalorisation du statut de ces langues, qui désormais, deviendraient des canaux pour des programmes autonomes à vocation régionale.

Tout ce qui précède nous conduit à la conclusion qu'il est nécessaire pour nos pays d'œuvrer  pour une nouvelle politique de communication, au sens la fois symbolique et pratique de terme. La nouvelle politique doit permettre aux mass-médias de devenir de puissants moyens d'intégration sociale et nationale, des outils de lutte contre l'ignorance et l'inculture, et des canaux de rayonnement international ce que nous appelons "la diplomatie populaire".

 

CONCLUSION

            La complexité de la problématique des échanges dans l’espace francophone tient  ses causes à la fois  de raisons historiques, économiques, politiques,  technologiques et psychosociologiques. Par conséquent, nous nous devons d’apprendre aussi  à penser cette complexité, au lieu de procéder par simplification et réduction, qui en réalité, conduisent à l’articulation d’énoncés inapplicables aux réalités concrètes. Le propre de la raison humaine  réside dans sa force créatrice, créatrice de valeurs singulières, de rapports inédits et de propriétés nouvelles. Mais cela  suppose que l’on sait non seulement cerner les problèmes, bien les poser, mais aussi bien les résoudre, produire des idées neuves et rejeter les stéréotypes existants.

            La doctrine francophone de « l’asymétrie raisonnée »,  à laquelle  on devra travailler dans la francophonie  n’est  pas une idéologie du renoncement à l’action des pays faibles. Elle est (devrait être) plutôt l’expression d’un réalisme, doublé d’un optimisme retrouvé et entretenu ensemble dans la francophonie en tant que système.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

BIBLIOGRAPHIE

 

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CHAUDERSON ( R.), 1989, Vers une révolution Francophone. _ Paris : l’Harmattan, 1989. – 224 p.

 

CHATSKI (E), OUTOPIA TRADICIA MOSKVA : Progrès, 1990. – 450 p.(en russe)

FERREOL (G.) et

NORECK (J –P), Introduction à la Sociologie. Paris : Armand Colin,

1989. – 190 p

 

 

MIQUEL (Pierre), l’histoire de la radio et de la télévision, Paris : Librairie Académique Perrin, 1984. 388 p

 

SPIRKINE A.                                  Le matérialisme dialectique. Moscou ,

                                                            Progrès 1984 p 107

 

TUDESQ  ( A. J.)                                    les médias en Afrique. Paris :

                                                                     Edition Marketing, 1999

                                                          350 p



[1]  Tudesq A. J. les médias en Afrique. Paris : Edition Marketing, 1999 p.60

[2] Mattelart A. Mattelart M.  Histoire des théories de la communication. Paris, Découverte

[3] SPIRKINE A. Le matérialisme dialectique. Moscou , Progrès 1984 p 107

Données

 

Etatss

Pop en millions

% de citadins         

T.A.A

Nbre de quotidiens

Exemplaire pour 1 000 hbts

Parc de Radio en million

Radio pour

1 000

Radios privées

TV pour 1 000

Chaîne de TV privée

Bénin

5,67

31

63

08

03

0,6

108

XX

36,3

05

Burkina Faso

10,6

18

80,8

05

X

0,6

56

XX

8,3

02

Côte d’Ivoire

14,8

56

60

10

08

2,2

157

XXXX

59,6

02

Guinée

7,4

30,4

64,3

01

.

0,5

69,4

00

13

00

Mali

9,65

27

69

01

04

0,8

83

XXXXX

10

04

Mauritanie

17,79

55,1

62,3

01

.

0,3

128

01

20

01

Niger

10,8

23,1

86

01

01

0,5

52,6

XX

10

01

Sénégal

8

42,8

66,9

05

07

1,5

176

XX

72,7

01

Togo

4,4

41,8

48

01

03

0,6

140

XX

15,9

03

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10 décembre 2011 6 10 /12 /décembre /2011 12:50

 

      ACHEVER LA décolonisation de l’information <?xml:namespace prefix = o ns = "urn:schemas-microsoft-com:office:office" />

 

                        GBAGUIDI, Ph. D. M.A

 

Introduction  .

            Les pays francophones d’Afrique célèbrent le cinquantenaire de leur accession à l’indépendance en 2010. Au Bénin, ce cinquantenaire se superpose aux vingt années de la tenue de la Conférence Nationale des Forces Vives de la Nation. Le choix fait de bâtir un état démocratique, où le respect des droits (dont le droit à l’information) de chaque citoyen serait assuré a été proclamé et consigné dans notre loi fondamentale qu’est la Constitution. Cette volonté de « renouveau démocratique » a non seulement une charge symbolique forte, mais aussi des implications pratiques pour le Bénin souvent cité en exemple.

Napoléon ne disait-il pas déjà, selon Voyenne (1970) qu’un « peuple mal informé, ne peut s’empêcher de mal raisonner » ? Et Thomas Jefferson[1] de renchérir : « Si l’on  me demandait de décider s’il vaut mieux avoir un gouvernement sans  journaux ou des journaux sans gouvernement, écrivait – il en 1802, je préférerais, sans l’ombre d’une hésitation, la dernière proposition » (Goodale 1977, p.).

 La Constitution du 11 décembre <?xml:namespace prefix = st1 ns = "urn:schemas-microsoft-com:office:smarttags" /> 1990 a consacré la liberté de pensée, d’opinion, de réunion et de presse et libéralisé  l’espace médiatique. Cette libéralisation de l’espace médiatique a favorisé la prolifération des canaux de communication,  des supports de l’information, une multiplication des contenants, qui n’a pas toujours été suivie d’une production de contenus de qualité susceptibles d’animer et d’enrichir le débat social, combien important pour une société en mutation comme la nôtre.

            Le présent ne peut pourtant pas faire oublier l’histoire qui retient que le Dahomey, aujourd’hui Bénin, fut depuis la conférence de Berlin de 1885, une colonie française baptisée à tort ou à raison « Quartier latin » par le colonisateur vers la fin de son règne. Ce colonisateur nous a laissé en héritage sa langue, ses méthodes de gestion très centralisée, mais aussi sa manière de penser et d’agir vis à vis de nos réalités locales (parler la langue française semble plus valorisant que parler une langue nationale).

            La réalité béninoise actuelle et incontournable est l’absence d’une nation forte, au sens des politologues, constituée par cette mosaïque de peuples soumis et contraints de vivre et de travailler pour un futur commun. Cette réalité réside dans l’évidence des données démographiques. Ainsi, on pourrait relever que la population du Bénin est constituée par des regroupements sociaux disparates et hétérogènes imputables à des facteurs historiques connus et/ou naturels. Ces disparités et hétérogénéités sont encore très accentuées aujourd’hui, cinquante années après les indépendances. La langue étant un support de la culture,  un outil privilégié de communication, son rôle dans la formation de la conscience nationale est immense.

Le Bénin, pays francophone ayant le français comme seule langue officielle de travail,  comporte cinquante-deux (52) parlers ou langues, selon le recensement de l’Atlas sociolinguistique du Bénin (1980). On peut en déduire de manière empirique que nous avons au Bénin cinquante-deux modèles de cultures, donc cinquante-deux identités culturelles. C’est peut-être une richesse, mais, mal exploitée, elle peut se transformer en faiblesse, exactement comme les richesses du sous-sol zaïrois sont devenues source de malheur pour cet Etat.

Assurer le droit à l’information du Béninois (et de tout Béninois) est une exigence, d’abord humaine, ensuite pratique, et enfin constitutionnelle et démocratique. Pour y arriver, une rupture avec le mode de gestion de l’information, la structuration géographique des moyens de communication, le contenu des grilles proposées, le critère de choix des langues de travail par les médias, et la place du peuple dans les préoccupations des médias sont des éléments à prendre en compte. C’est ce tout qui justifie cette réflexion, que nous avons intitulée « proposition pour une décolonisation de la politique de l’information et de la communication à l’ère du renouveau démocratique ».

 

1. Contexte de l’étude et postulat de travail

1.1. Paysage médiatique 

            Le Bénin compte de nos jours une centaine de journaux dont une soixantaine de quotidiens, le reste étant des périodiques; quatre stations de télévision opérationnelles dans le sud et une  dans le centre du Bénin; environ soixante-dix stations de radios toutes catégories confondues sur le territoire national. Tous ces  organes de presse sont animés par un effectif de plus de 3500 journalistes, la plupart sans aucune qualification et formation initiale. La toute première opération d’attribution de la carte de presse, effectuée par la Haute Autorité de l’Audiovisuel et de la Communication (HAAC) n’en a consacré que 145 pour l’instant.

La principale, sinon l’unique langue de travail, surtout dans la presse écrite est et demeure le français. « En dehors de quelques timides tentatives de certains militants des langues africaines, nous devons reconnaître la prééminence de la langue française dans le secteur de la presse écrite et des livres», écrit avec assurance Tchitchi (2008 : 37), et le contredire sera bien difficile. Dans les médias audiovisuels, quelques tentatives sont faites pour satisfaire les citoyens non locuteurs du français, mais de manière peu professionnelle, inorganisée, et surtout approximative (en termes de créativité terminologique). Tchitchi (2008 : 42) invite alors les médias à être les pionniers, le moteur dans le processus d’innovation dans nos cultures quand il écrit « ce que nous venons de dire du cinéma est en partie valable pour la télévision ; ici également, il faut solliciter l’engagement politique des réalisateurs ; à la télévision, nous devons maîtriser les domaines de la production ; produire pour contribuer à la valorisation et à la réhabilitation des cultures nationales, produire pour montrer les voies de l’innovation, car tout se transforme, tout peut être transformé si on met l’imagination à contribution ». Mais comment est-ce possible sans le passage de nos langues de l’étape de simple moyen de communication informelle, quasi essentiellement orale, à une étape, que nous qualifierons, qualitativement supérieure de support de l’information, de moyen de conservation, de transmission de l’information, donc du savoir, du savoir-faire, du savoir-être, de la connaissance ?

C’est à juste titre que ces dernières années, de plus en plus, de l’intérieur, des interrogations naissent. On se pose  de plus en plus  de questions sur cette presse-là, et surtout sur sa capacité à être un facteur de consolidation du processus  démocratique au Bénin, en mettant en œuvre le droit des citoyens à l’information juste et complète.

1.2. Environnement juridique 

            Au Bénin et comme dans tout Etat de droit, la liberté de presse est avant tout fondée sur des garanties juridiques, constitutionnelles.  La Constitution du 11décembre 1990 proclame cette liberté, qui se trouve renforcée par la loi organique créant la Haute Autorité de l’Audiovisuel et de la Communication (HAAC), l’institution qui agit en lieu et place de l’exécutif.

            Ainsi :

- l’article 24 de la Constitution énonce que : « La liberté de la presse est reconnue et garantie par l’Etat. Elle est protégée par la Haute Autorité de l’Audiovisuel et de la Communication dans les conditions  fixées par une loi organique. »

- l’article 142 : « La Haute Autorité de l’Audiovisuel et de la Communication a pour mission de garantir et d’assurer la liberté et la protection de la presse, ainsi que de tous les moyens de communication de masse dans le respect de la loi ».

            La loi organique n° 92-021 du 21 août 1992 régissant la HAAC précise dans son article 4 que : « La Haute Autorité de l’Audiovisuel et de la Communication veille au respect de la déontologie en matière d’information et de l’accès équitable des partis politiques, des associations et des citoyens aux moyens officiels d’information et de communication. La HAAC est une institution républicaine, indépendante de tout pouvoir politique, association ou groupe de pression ». C’est la condition  première  selon le législateur pour  émanciper les médias de toute tutelle, car comme le dit Marvin Kath (1997): «  la clé de la liberté de la presse réside dans son indépendance vis-à-vis de l’autorité de l’Etat »,  autorité incarnée  dans le judiciaire et l’exécutif. 

A ces deux documents (La Constitution et la loi organique créant la HAAC) qui fondent la liberté de presse au Bénin, il faut ajouter la loi 60-12 du 30 juin 1960 sur la liberté de la presse (loi d’avant indépendance restée muette sur le principe de la reconnaissance de la liberté de la presse au Dahomey, votée et promulguée deux mois avant la proclamation officielle de l’accession du Bénin à l’indépendance et la souveraineté internationale) et la loi n°97-010 du 20 août 1997, portant libéralisation de l’espace audiovisuel et dispositions pénales spéciales relatives aux délits en matière de presse et de communication audiovisuelle en République du Bénin.

Ce cadre strictement légal est complété par un code de déontologie des professionnels des médias, élaboré par une instance d’autorégulation, de « justice morale », dénommée Observatoire de la déontologie et de l’éthique dans  les médias (ODEM), créé en 1999. L’ODEM se fixe comme objectifs, entre autres, de : « - protéger le droit du public à une information libre complète, honnête et exacte ;    - défendre la liberté de la presse ».

            Les passages de textes réglementaires sus cités garantissent de manière générale la liberté d’opinion et d’expression à tous les citoyens béninois.  De la même manière notre Constitution se fait précise sur la liberté d’user de sa  langue. En effet, l’article 11 stipule que « toutes les communautés composant la Nation béninoise jouissent de la liberté d’utiliser leurs langues parlées et écrites et de développer leur propre culture tout en respectant celles des autres ».  Et l’article 10 avait déjà énoncé que « toute personne a droit à la culture. L’état a le devoir de sauvegarder et de promouvoir les valeurs nationales de civilisations tant matérielles que spirituelles, ainsi que les traditions culturelles ». Si toute langue véhicule une culture, alors, la langue constitue l’une des toutes premières valeurs de civilisations, donc mérite d’être sauvegardée et promue.

Cette présentation apparaît comme un cadre idéal de réalisation du droit de chacun à l’information. Les moyens techniques existent. Les hommes pour mettre en œuvre ces moyens aussi. Le cadre légal est déterminé. Mais nous nous devons de rappeler que le Bénin appartient à la communauté francophone. L’article 1er de la Constitution de 11 décembre 1990, en son alinéa 5 stipule clairement que « la langue officielle est le français » (CENA  1996 : 7). Alors,  nous estimons utile de présenter la situation de la langue française au Bénin, afin que le tableau du contexte de notre problématique soit complet.

1.3. Situation du Bénin dans la francophonie 

            En nous appuyant sur les travaux du chercheur français R. Chaudenson (1989 : 69) nous pouvons identifier huit différentes situations au sein de la francophonie, en se fondant sur la "prise en compte simultanée de deux ensembles de données retenues comme déterminantes dans la caractérisation des situations sociolinguistiques: le "statut" et le "corpus".Deux termes détournés, selon le chercheur, de leur sens habituel et définis comme suit:

« Statut: désigne toutes les données qui ressortissent du juridique, du politique et de l'économique (officialité, usages institutionnels divers, place dans l'éducation et dans  les moyens de communication  de masse, rôle dans les secteurs économiques) ;

Corpus: production langagière (modes d'appropriation de langue; types de compétences; véhicularisation et vernacularisation; production et exposition langagières ».

La prise en compte simultanée de ces données permet de construire quatre situations type au sein de la francophonie. Il s'agit de:

Situation (S1) où le français a un statut et un corpus.

            Situation (S2), où le français a un statut et pas de corpus

                        (ou de corpus faible).

Situation (S3), où le français n'a pas de statut, mais un corpus.

Situation (S4), où le français n'a ni statut, ni corpus.

Ces quatre situations prédéfinies nous donnent,  selon le chercheur, la classification suivante:

Dans la catégorie S1, se retrouve la France pour des raisons faciles à comprendre. La France est la patrie de la langue française, où corpus et statut ont des valeurs maximales. Vient ensuite la catégorie (S2) : le français a un statut maximal mais un corpus faible. Ici on retrouve tous les états francophones d'Afrique, comme le Bénin, le Congo ou le Congo Démocratique, où les estimations les plus optimistes évaluent l'effectif francophone à 10 ou 20% de la population.

            De cette classification, en prenant les deux bornes extrêmes des évaluations par états francophones de la catégorie S2 (= statut maximal, langue officielle, constitutionnelle, et corpus faible), sur      8 053 690*[2] de Béninois, à l’extrême inférieure, 800.000 personnes seraient locuteurs du français, et à l’extrême supérieure, 1. 600. 000 personnes le seraient.

            Tous les non locuteurs du français parlent l’une ou l’autre des langues nationales, et sont des citoyens dont le droit à l’information ne devrait souffrir d’aucune atteinte. Mais tel n’est pas le cas.

1.4. Quelques interrogations et hypothèses de travail 

            Les interrogations que nous formulons ci-après ne sont pas des générations spontanées. Elles prennent racine dans l’histoire du Bénin, dans les caractéristiques sociolinguistiques évoquées, dans les contextes définis et dans les visions et aspirations du peuple incarnées par les acteurs politiques.

            Comme objectif stratégique ou vision à l’an 2025, les gouvernants affirment, s’appuyant sur des travaux de prospectives, vouloir faire du Bénin, un pays émergent prospère, démocratique, bien gouverné et épanoui.

            De cette vision, chaque acteur devrait pouvoir choisir des stratégies et les décliner en actions à mener, à piloter. Alors, quelle place pour l’information dans cette vision? Quelles missions pour elle? Quel rôle peuvent jouer les medias pour la consolidation de la démocratie? Quelle est actuellement leur contribution réelle à la consolidation de la démocratie? Si les médias profitent du développement démocratique pour s’épanouir, contribuent-ils en retour au développement de la démocratie elle-même ? Dans quelle mesure les mass médias contribuent – ils à la réalisation du droit du peuple à l’information ? Comment promeuvent-ils les principes et valeurs de la démocratie? Avec quels résultats? En d’autres termes, nous nous posons la question de savoir si chaque Béninois, quelle que soit sa langue parlée, jouit en ce moment de son droit constitutionnel à l’information ?

A ces interrogations on devra répondre un jour dans l’intérêt de l’approfondissement de la démocratie au Bénin. Pour l’instant, nous nous contentons de quelques hypothèses optimistes dans le cadre de cette étude.

Dans toute société, la relation médias/sociétés (selon le courant fonctionnaliste)  se pose en termes de besoins d’une communauté précise à satisfaire à un moment déterminé, par le biais de prestation de service donné. Dans cette perspective, nous posons  trois  hypothèses que voici :

            - La presse béninoise  ne contribue pas à la consolidation de la  démocratie en cours depuis les années 90 en privant la plus grande majorité de la population de jouir de son droit à l’information.

            - Cette contribution de la presse audiovisuelle à la démocratie, en mettant à la disposition des citoyens certaines informations en langues nationales, est négligeable et peu professionnelle.        

- Cette  contribution relativement faible est une conséquence des choix politiques du pays, opérés par les gouvernants depuis les indépendances en matière de politique d’information.

 

2. Cadre conceptuel

2.1. La démocratie, qu’est ce que c’est ?

Nous n’avons pas besoin ici d’un long développement sur la définition de ce concept. Toutefois, il faudrait commencer par dire qu’étymologiquement de mot démocratie est formé de deux racines grecques : démos, qui signifie peuple, et cratos, règne ou pouvoir. Ainsi la démocratie peut être définie comme étant le gouvernement du peuple par le peuple. L’espace public démocratique  qui n’est point ni uniforme, ni  homogène selon  Charaudeau (1997) peut être analysé symboliquement à trois niveaux, conséquences du découpage  opéré par les médias. Ce  sont 

Le domaine de la démocratie politique, un domaine dans lequel se trouvent tous ceux qui  participent à la scène politique, élus et autres que les médias mettent en scène au quotidien. Le domaine de la démocratie civile, dans lequel se trouvent les citoyens actifs de la société. Le domaine de la démocratie quotidienne, où se trouvent tous ceux qui participent en tant qu’acteurs « témoins » de  leur propre quotidienneté. Les médias les mettent peu en scène ». (Charaudeau 1997: 35) 

 La finalité de l’information médiatique est donc de rendre compte de  ce qui advient dans l’espace public, dit le chercheur. In fine, la démocratie en ce 21ème siècle se lit à travers un faisceau d’indices que sont : élections libres, séparation des pouvoirs, liberté d’opinion, liberté d’expression et de presse, respect des droits économiques et sociaux, participation citoyenne. La lecture doit se faire dans une approche combinée de tous ces éléments sus cités. 

Il y a une philosophie qui précède tout ceci et qui se résume au paradigme « démocratie = reconnaissance de l’incertitude permanente »; d’où évidemment le principe « rien ne se règle par voie d’autorité mais au contraire, par la discussion, la concertation, la transparence, la négociation. La liberté dans une démocratie est donc la condition de l’information, qui à son tour s’avère la condition de la participation volontaire, consciente et responsable à la vie de la Cité ».

2.2.  Information et société 

Charaudeau (1997),  en définissant l’information, procède par empirisme qu’il qualifie de minimal et écrit ceci : 

L’information est  le fait pour quelqu’un qui possède un certain savoir de transmettre celui-ci à l’aide d’un certain langage, à quelqu’un qui est censé ne pas posséder ce savoir. Ainsi se produirait un acte de transmission qui ferait passer l’individu  social d’un état de savoir, le sortant de l’inconnu pour le plonger dans le connu, et ce grâce à l’action, à priori, bienveillante, de quelqu’un qui dés lors, pourrait être considéré comme un bienfaiteur. (Charadeau, 1997: 29).

Cette information vient essentiellement de l’espace public, par le biais d’acteurs sociaux qui ont pour rôle de regarder, de voir le spectacle produit en boucle par le peuple auteur de son histoire qui s’écrit et les principaux acteurs politiques qui ont la gestion de la cité. En d’autres termes l’événement qui se produit dans les différents domaines de l’espace public, considéré comme un bien commun, a une race particulière de spectateurs, ceux-là tenus par le devoir de voir pour faire connaître, de savoir pour faire savoir. Ils sont les hommes de médias. Ils servent l’information, par conséquent, toutes les composantes de l’espace public démocratique.

Il faut dire que l’espace public dont il est question ici, l’espace public démocratique, a pour caractéristique essentielle,  selon l’expression de G. Muhlmann (2004: 272) «… par rapport à d’autres régimes, c’est seulement de laisser sa chance au conflit ; et ce, en ce sens d’exposer la domination et la contestation ». (Toutes les opinions et tendances dans la société).  L’espace démocratique est un espace de concurrence d’idées, un espace de libre circulation de la pensée. C’est un espace qui refuse de trancher la vérité par voie d’autorité et considère qu’elle (la vérité) jaillit de la contradiction et du débat franc et libre de toutes les couches de la société. Comme le dira R. Dumas (1981) : 

Informer, d’une manière générale, c’est initier à l’événement, c’est compléter, élargir les connaissances du public sur un événement ou des faits précis d’actualité ; c’est enfin permettre au public d’appréhender aussi complètement que possible les tenants et aboutissants de cet événement et de tous ces faits. » .

Cette définition, disons-nous, est celle du langage courant. Et bien qu’acceptable, elle comporte des limites. Elle souffre d’insuffisance, insuffisance que Dumas (1981) lui-même reconnaît en lui opposant une autre comme suit : « dans une acception plus stricte du terme, l’information signifie l’ensemble des moyens humains et techniques dont se dote une société pour recueillir et diffuser les nouvelles, c’est à dire informer ». Cette seconde approche de définition de l’information, qui sous entend aussi les hommes et les infrastructures, nous intéresse et pourrait mieux servir notre réflexion par la suite. Mais déjà nous voulons faire remarquer ici que pour communiquer, il faut que les  parties en interaction, partagent le même répertoire de codes communs. Cette donnée incontournable a été assez bien élucidée depuis C. Shannon et Weaver (année) et Jacobson (1963), qui affinera les composantes de processus de communication, en identifiant le contexte, un élément aussi majeur pour donner sens au message.

2.2. La bonne gouvernance 

Selon Djengué (en cours) la notion de « bonne gouvernance » est un concept diffusé par la Banque Mondiale dans les années 1990 comme condition nécessaire des politiques de développement.  Il écrit (p. 49) que « il s’agissait de faire ressortir les quatre conditionnalités ci-après pour qu’une gouvernance demeure qualitativement bien : la responsabilité, la transparence, l’état de droit et la participation » et plus loin (p. 50) il ajoute « une participation effective de la population au processus de son propre développement afin de réduire la pauvreté ».  

Aucune bonne gouvernance, aucune participation citoyenne n’est envisageable sans une bonne circulation de l’information. L’information  est « le liquide vital » qui irrigue le corps social. Et pourtant certaines cités sont dites  plus ouvertes à l’information que d’autres. La société démocratique  rime avec liberté d’expression, de pensée et de presse, même si les exemples sous les tropiques démontrent parfois le contraire. Dans un cas ou dans l’autre, la question de la qualité et de la quantité d’information mise à la disposition des citoyens reste tributaire de la manière dont on répond à la question : Est-ce que le peuple a le droit de savoir ?

 

2.3.  Le droit à l’information 

            C’est un concept né dans les vieilles démocraties, et qui place le droit du citoyen au savoir au cœur de son objet. Les citoyens ont-ils le droit de savoir comment ils sont gérés ? Ou tout simplement ont-ils droit à une information qu’elle soit officielle ou non ? C’est là une  grande question à laquelle plusieurs auteurs ont tenté de répondre.

Pour B. Voyenne (1970) la satisfaction du droit du peuple à l’information commence par son instruction ou éducation. Car selon lui, seule l’instruction est et demeure la principale clé qui donne accès à tous les autres droits. Pour lui la grande majorité de la population dans les pays pauvres est exclue du processus de l’information, faute d’instruction. C’est bien le cas au Bénin. A près de 80%, la population ne peut faire connaître ses préoccupations facilement car l’analphabétisme y est chronique et/ou aigu.

Pour J. Robert, cité par Dumas (1981), le droit à l’information « ne serait que la consécration d’un droit de vérité qui a son origine et sa justification dans ce qu’il appelle "le doit du public de connaître la vérité" ». Pour lui, la population a droit à l’information, et à l’information complète et vraie. Au nom de ce droit de connaître la vérité, c’est-à-dire de tout savoir, le citoyen devrait avoir libre accès aux sources d’information. Il devrait aussi avoir la possibilité et la garantie de diffuser le plus complètement que possible les nouvelles qu’il détient.  Cette position est aussi celle de R. Dumas (1981) qui écrit : « le droit à l’information vise dans un premier  élan à libérer l’accès aux sources d’information des  entraves juridiques ou autres opposées aux citoyens dans son souci légitime de s’informer par d’autres sources qu’officielles » .

Il apparaît à la lumière de cette doctrine que non seulement le citoyen a le droit de savoir, mais aussi, le droit d’avoir  des sources diversifiées d’information. Ceci laisse déjà supposer que toute relation pouvoir/information, en l’occurrence dans un état démocratique, doit favoriser ce droit du citoyen à l’information diversifiée et à la publication de sa pensée et de ses opinions. Nous rêvons toujours à la question de la capacité intrinsèque à jouir de ce droit : l’éducation, l’instruction. Nous ne parlons pas de l’alphabétisation fonctionnelle, que nous considérons comme le minima pour pêcheur, agriculteur, artisans etc. juste devant servir à accomplir certains actes ; mais bien de l’instruction, au sens plein du terme, qui ouvrira véritablement chaque citoyen à l’information de son choix et au monde proche et/ou lointain. « On a beau dire à un paysan que son bulletin fait de lui un acteur majeur dune élection, il ne sortira pas de l’urne plus éclairé qu’il n’était avant d’y entrer », puisqu’on le lui a dit. Il n’a pas pris conscience lui-même de sa propre situation. Il demeurera toujours l’esclave de celui qui lui a fait croire que son vote était non seulement utile mais important.

 

 

3. La concentration des moyens et  la monopolisation du processus de l’information

Si la langue de travail dans les médias demeure le premier vestige de la période coloniale, la relation entre le pouvoir et le processus d’indentification des besoins de production et de diffusion de l’information en constitue le second. Le pouvoir se substitue au peuple; il met à son service exclusif et le processus et les moyens  et les contenus de l’information. Il s’agit d’une reproduction de la méthode de gestion coloniale qui avait besoin d’avoir un contrôle permanent sur tout le processus pour mieux étouffer les aspirations des peuples colonisés.  

 

 

3.1.Relation pouvoir/information dans une démocratie

 Au nom du droit du peuple à l’information, la notion de « droit de l’information » s’est formée et se développe. Le plus important à savoir ici est la relation étroite qui existe entre la manière de répondre à la question de savoir si le peuple a droit ou non à l’information ? En un mot, derrière chaque relation pouvoir / information, déterminée légalement ou non, se cache une philosophie de l’information et du droit du peuple à cette information.

Il serait honnête de reconnaître  et de préciser dès l’entrée, que l’existence du droit  de  l’information en tant que droit autonome reste encore  un souhait. Et c’est pourquoi nous essayons de dire à la suite de R. Dumas (1981) que «  le droit de l’information comprend dans son objet tout ce qui a trait, de près  ou de loin, à l’information prise dans l’acception  la plus large du terme », acception énoncée pus haut. Dans un état démocratique la relation entre le pouvoir et les médias est définie par des dispositions légales, comme c’est le cas chez nous. Ainsi le droit de l’information  organise le monde de l’information dans tous ses rapports avec les citoyens qu’elle est appelée à servir, avec les institutions publiques, et enfin en son propre sein. Il y a donc trois niveaux de lecture de l’objet du droit de l’information :

- Au premier niveau se trouve la réglementation de l’organisation et du fonctionnement des organismes et entreprises chargées de recueillir et de diffuser  l’information. 

- Au deuxième niveau, le droit de l’information est chargé de définir les rapports entre ces organismes  et  entreprises de presse et les pouvoirs publics.

- Enfin au troisième niveau, le droit de l’information  est un instrument de régulation des rapports entre l’information et les usagers, un instrument de protection de la  vie privée du citoyen  contre les abus éventuels.

Ainsi sont réglées les questions de l’information dans une démocratie. Si en théorie, l’organisation des médias est conforme à l’objet du droit de l’information en régime démocratique, dans la pratique, c’est une confusion des rôles et des compétences. L’état attribue les fréquences, nomme les dirigeants des organes, fait l’agenda des organes de presse, occupe tout l’espace médiatique, recrute les hommes de médias… Ceci demeure vrai évidemment pour les médias du service public, à qui devraient être confiées des tâches nationales.

 

3.2. Les pouvoirs autoritaires 

             La période postcoloniale en Afrique a été caractérisée par la volonté de remettre en cause tout héritage colonial par les jeunes états. Mais le seul, dont aucun ne s’est privé, est la forme autoritaire de gestion du pouvoir d’état. Et l’unanimité de nombreux chercheurs sur la question est faite. C’est le cas de E. M’Bokolo (1985), que nous avons déjà évoqué, qui écrit (p. 82) :

En dehors des lointains ministères,  souvent peu au courant des réalités locales, et de la bureaucratie centrale des gouvernements généraux, le pouvoir sur le terrain appartenait à l’administrateur européen, véritable « roi de la brousse », ayant son mot à dire sur tout et un pouvoir de décision dans les questions administratives, mais aussi en matière de justice, de police et sur des problèmes plus techniques, touchant par exemple à la voirie, à l’instruction et à la santé.

Le grand paradoxe est qu’après avoir lutté contre les méthodes arbitraires coloniales, les élites politiques africaines n’ont eu de préférence que pour l’autoritarisme. Le colon, dans la farouche volonté de stabilité dans les territoires occupés, avait verrouillé les systèmes de communication. Le néo-colonisé n’a rien fait d’autre que de l’adopter après les indépendances.

L’autoritarisme, ou pouvoir d’un seul homme, permet la concentration dans les mains d’une seule personne de tous les éléments de gestion du pouvoir d’état, et ce, même à l’aide de la Constitution, comme c’est souvent le cas en Afrique.

                Il est une vérité, comme le rapporte  N. Mensah (1980 et 1981 : 81) que « lorsque (…) la puissance législative est réunie à la puissance exécutrice, il n’y a point de liberté», disaient les pères de la démocratie. Alors quand celui d’informer (ceci représente quoi ?) lui est aussi soumis, il y a doublement absence de liberté. Et même en admettant que la séparation des pouvoirs  n’est pas la seule et unique condition pour une gouvernance normale des affaires d’état, il nous semble évident qu’on ne saurait parler de liberté là où il y a absence de liberté d’expression, d’association, de pensée, d’information et de représentation, ce que R. Dumas (1981) appelle les « libertés classiques ».

            Tous les jeunes états indépendants, après une courte période de politique libérale (démocratie pluraliste), ont évolué, et continuent malgré le renouveau démocratique, dans  « une mentalité » des régimes de partis uniques, et une politique répressive en matière d’information et la censure des opinions ; une politique dont la conséquence, à l’intérieur de chaque état, est le manque de dialogue, faute d’opposition et surtout l’existence d’une « parfaite concordance » entre les intérêts des gouvernants et ceux du peuple. Dans cette logique, le peuple, ou une partie du peuple, se voit interdit de parole, et ce, au nom du même peuple. Au nom de ce même peuple, certains gouvernants déterminent pour leur peuple ce qu’il convient d’écouter, de voir ou de lire.

            Cette politique en matière d’information et d’échange culturel se justifierait par la nécessité de lutter en permanence contre des ennemis intérieurs ou extérieurs. On fait allusion à l’impérialisme culturel, aux intérêts nationaux et traditionnels qu’il faut sauvegarder et perpétuer.

            Le pouvoir autoritaire, par le biais du monopole sur les moyens de communication et  de l’information, contrôle toute la vie sociopolitique, verrouillant tout pour éviter la contradiction.

 L’homme libre est plus productif et créatif. Il est plus réactif au changement, et pourquoi pas, pro actif face au futur toujours imprévisible.

4 Les doctrines de « l’information pour le développement »

            Comprendre la conception que les pays francophones d’Afrique de l’ouest ont de la culture et de l’information n’est aisé que si l’on interroge les revendications formulées par le groupe des pays non alignés en 1970. Il s’agit donc ici d’une analyse déductive, connaissant la situation générale dans ces pays.

            En septembre 1973, réunis en Algérie, les pays non alignés dans une déclaration commune s’accordent sur la nécessité d’une réorganisation des moyens de communication de masse au niveau mondial. Ceci aurait pour corolaire l’usage en commun des satellites et moyens de télécommunications ainsi que l’adoption d’un code international de conduite pour tous les pays. Ainsi que le fait remarquer F. Balle (1998), un chercheur français, ce point des exigences ne constitue qu’une partie du programme d’instauration d’un nouvel ordre international réclamé par ces derniers.

            Trois ans plus tard, en mars 1976, réunis à Tunis sur les questions de circulation internationale de l’information, ils évoquèrent la création  de réseaux des agences des pays en voie de développement. Une telle idée des pays en voie de développement  a  été soutenue depuis 1975 d’abord, aux symposiums de New York aux Etats Unis, puis à Nice en France. Dans une suite logique, en juin 1976, à la Conférence des ministres des pays non alignés, dans la déclaration sanctionnant les travaux, ces pays affirment que « le nouvel ordre international de l’information est aussi important que le nouvel ordre économique international ».

            La question qu’on doit se poser est de savoir  si, pour autant, ces revendications autorisent à instaurer un contrôle sur les échanges internationaux de l’information.  En prenant en compte la situation réelle, objective, nous pensons qu’il est inopportun de rechercher du jour au lendemain un équilibre parfait entre les échanges Nord/Sud. Il semble plus raisonnable de travailler pour un consensus sur la réduction du déséquilibre. Mais les pays en voie de développement, soutenus par certains, ont tôt fait de transposer le problème sur le terrain idéologique.

            Cette idéologie du nouvel ordre international de l’information trouve des adeptes en Afrique Occidentale. Le nouvel ordre international, à notre avis, fut une tentative d’internationalisation de la pratique du « protectionnisme culturel ». Et le slogan de l’Agence Panafricaine de Presse (PANA) le prouve si bien : « african news by Africans » (l’information africaine par les Africains). Mais plus discutables, voire inacceptables, sont les méthodes de travail de la PANA. En effet, l’article 8 de la convention de création interdit aux pays membres d’envoyer des correspondants de presse en poste hors de leur territoire sur les évènements qui se produisent. Ce principe exige de fait que la PANA n’utilise qu’une et une seule source d’information, les agences locales, nationales s’entend, c’est-à-dire celles de l’état, chargées par conséquent de diffuser l’information gouvernementale. Plus encore, il est écrit dans les textes de la PANA que le contenu d’une dépêche envoyée à la PANA ne peut subir de modification.

            Ces discussions au plan international sur les questions de l’information finiront par entrer dans les préoccupations de l’UNESCO et seront inscrits à son ordre du jour lors sa Session Générale tenue à Nairobi en novembre 1976. A l’issue des travaux, il a été décidé de commun accord la mise sur pied d’une commission internationale chargée de faire l’état des lieux de la communication dans le monde. Cette commission,  dirigée par S. Macbride déposera son rapport au secrétaire général en février 1980, rapport  adopté au mois d’octobre de la même année à Belgrade.

            Les principales idées qui fondent les revendications des pays non alignés sont les accusations qu’ils portent contre les grandes agences de presse qu’ils considèrent comme des canaux de l’impérialisme culturel.  Ils considèrent les moyens d’informations de masse comme des instruments de développement national et de lutte contre la pauvreté. La pertinence de ces thèses est difficilement réfutable.

            G. Ata affirmait en 1979 « pour ce qui est des structures de communication transnationale, les chiffres sont éloquents : quatre agences transnationales ont la quasi-monopole de la circulation  des informations dans le monde (…)» (voir F. Balle 1988); c’est le même constat que fait B. Voyenne (1970) quand il écrit  (p. 29) « on constate que les deux continents avancés détiennent environ 70% du tirage mondial des journaux quotidiens, 90% de celui des périodiques d’information, 75% des récepteurs radio et plus de 90% des récepteurs de télévision ». Le déséquilibre en matière d’information et de communication est plus qu’évident, de même qu’en matière économique.

            Cependant, la pratique de l’Agence PANA a eu le temps de démontrer toutes ses tares et ses faiblesses, tares et faiblesses contenues dans les principes à la base de la création de l’Agence. En effet, l’état émetteur (source) de l’information peut faire obstruction ou rétention d’information,  peut manipuler les faits, et enfin, peut interdire l’envoi sur place des correspondants pour vérification de faits. Nous avons tous encore en souvenir les évènements en Algérie, les soulèvements des jeunes en octobre 1988 dont tous les médias du monde parlaient, et que l’Agence PANA a décidé d’ignorer, tant que l’état algérien n’a pas  souhaité en parler. Il existe d’autres exemples encore : les cas du Burundi, du Burkina, du Tchad, de la Libye, du Mali, etc. …Une pratique qui fait dire à C. Casteran (1989 : 60) que « PANA ne doit offenser personne, surtout pas les ministres de l’information des états membres de la PANA (…) ; résultat : elle n’intéresse plus personne, hormis certaines institutions et dirigeants locaux, soucieux de leur propre et positive image ». Cette opinion se trouve confortée par quelques déclarations de professionnels des médias telles celles d’un Rwandais qui disait « PANA, nous ne la recevons pas », d’un Malgache, « nous préférons les services de AFP », d’un Centrafricain, « nous recevons PANA, mais n’utilisons pas ses sources » (Ibidem, p. 59).

            Il n’est pas difficile de déduire de tout ce qui précède que la fameuse lutte contre l’impérialisme informationnel et le colonialisme culturel dans le contexte africain a pris des formes tendancieuses, une tendance à la protection contre toute information venue de l’opinion contraire, d’ailleurs. Certes, chaque peuple a le devoir de défendre sa propre culture, mais cette approche ne favorise guère les échanges, surtout si chaque peuple compte utiliser les mass médias pour démontrer la primauté de sa culture sur celle du voisin. Noble au départ, la revendication du nouvel ordre international de l’information a fini, peu à peu et définitivement, par aller renforcer l’arsenal des méthodes et pratiques nationalistes et autoritaires des états africains. Il s’agissait pour eux de trouver un antidote à une exigence de la démocratie, « la libre circulation de l’information (free flow of information) », contrôler la circulation de l’information et des produits culturels. Les pouvoirs africains ont toujours voulu avoir une mainmise sur l’information au sens de R. Dumas (1981). Ce fut ainsi et c’en est ainsi encore malgré tous les discours démocratiques.

            Ces jeunes états de l’Afrique occidentale définissent des missions spécifiques aux mass médias. Mais dans quelles conditions, et quels sont les facteurs qui influencent ces missions ?

4.1. Des médias pour éduquer et développer : une option de détournement conscient des fonctions des medias

            L’information est avant tout ce qui est « nouveau ». Elle surgit, surprend, et pour ce fait, le savoir relatif que peuvent diffuser les médias constitue une mosaïque de données dont la conséquence  serait « la culture en mosaïque contraint à un renversement total des habitudes de la pensée classique » (Balle 1988 : 561). Cette culture mosaïque est constituée d’éléments épars, et sans moyens méthodologiques de décryptage. Ainsi, elle apparaît superficielle et fragile. Former et éduquer ne sont donc pas les priorités des mass médias. Les établissements de formation le font mieux. Et pourtant, à une telle mission, sont conviés les mass médias des jeunes états après leur accession à l’indépendance, et justement cela constitue un des éléments déterminants des relations existant entre les médias et les pouvoirs. Former suppose un maître qui connaît et qui transmet selon la méthode directive. Alors à partir de cet instant, le « concepteur des curricula » (et à sa suite  « les dispensateurs », « les inspecteurs » et le « directeur des ressources humaines ») est et demeure le politique, le détenteur du pouvoir d’état. Du coup,  les mass médias deviennent une des composantes du pouvoir, un moyen d’exercice du pouvoir et de gestion de la vie publique. Ils constituent un élément de légitimation du pouvoir. Pour s’en convaincre, il suffirait de se rappeler les scénarii de  coups d’état en Afrique. De là découle leur rôle : les médias sont un élément de gestion permanente, un canal de diffusion de la politique d’état, de ses programmes et intentions. Ils doivent participer à l’exécution du programme de développement national et éduquer « l’homme de type nouveau » en vue d’un « futur radieux ».

« Les bâtiments de la radio, souvent aussi bien gardés que l’immeuble présidentiel, en témoignent, comme la mainmise de l’Etat sur le média », écrivait N. Funès (1991 : 273) et  contredire cette assertion semble bien un exercice difficile. Mais la mainmise du pouvoir sur les médias n’est pas visible que par la protection militaire des bâtiments des médias. Il y a bien mieux. Cette mainmise se lit aussi à travers le travail des professionnels au quotidien. Ainsi la sélection des nouvelles à diffuser et leur hiérarchisation sont tout autant des preuves de la soumission des médias par les pouvoirs publics.

S’appuyant sur les travaux de F. Balle (1988), on peut, sans risque de se tromper, affirmer que la structuration des éléments à diffuser dans les médias est standardisée dans les pays africains, surtout francophones. En étudiant  le travail des mass médias au Congo (Brazzaville) au  cours de cette période, le chercheur en vient à établir assez facilement une structure presque immuable des journaux télévisés, une structure inspirée par une lettre circulaire du secrétaire du gouvernement en direction de tous directeurs d’organes de presse (datée de …).  Le document recommandait que :

La plus grande attention et le plus grand soin devront être apportés à la confection de votre bulletin d’information dans lequel les nouvelles nationales auront la primauté sur le reste de l’actualité. Ces nouvelles nationales devront être présentées suivant un ordre hiérarchique corr

espondant à l’articulation suivante :

- Activités du président du comité central du parti,

- Activités des membres du bureau politique,

- Activités des membres  du comité central,

- Activités des membres du Conseil d’Etat,

- Activités des organisations de masse du parti,

- Activités  des autorités des services publics  et para publics. 

(Balle 1988 : 430).

Il apparaît évident qu’on ne saurait parler de liberté et d’indépendance d’action. Encore pire, on ne saurait penser à un travail planifié de la rédaction, comme le constate si bien N. Funès (1991 : 273) : «  leurs programmes sont en grande partie improvisés. Et que dire de l’indépendance rédactionnelle ? Les journalistes sont souvent censurés, obligés de lire quotidiennement les communiqués du gouvernement ; les autorités se donnent le droit de passer à l’antenne quand elles le souhaitent ». La conséquence directe de cette pratique est la quasi inexistence des citoyens, de leurs activités, de leurs voix et de leurs préoccupations dans le processus de l’information. L’information est du domaine des politiques, donc des gouvernants, une politique qui laisse de côté le peuple dans son droit d’être informé et d’informer sur sa société.

De l’analyse des mass médias comme un moyen au service du développement, tel que le pensent les états africains, nous arrivons à la conclusion que ces moyens n’ont été utilisés que pour leur pouvoir. Ils ont été détournés de leur mission. Les mass médias sont devenus une composante du pouvoir. Le pouvoir étant souvent autoritaire, les mass médias sont devenus le reflet de ce pouvoir, qui ne fait place ni à l’information normale, ni aux opinions contradictoires. Et pourtant c’est cette pluralité qui est essentielle dans toutes les démocraties du monde quelles que soient les nuances et méthodes d’approches.

 

 

 

4.2 La géographie des moyens de communication : plus proche, plus facile à contrôler

La structuration et la répartition des moyens de communication dans les pays africains n’ont pas souvent fait l’objet d’une grande attention de la part des chercheurs, des journalistes, et des politiques. Une telle attitude ne peut que produire des difficultés dans le processus du travail des mass médias. Cette structuration est aussi un héritage de type colonial qui se perpétue au même titre que se prolongent la forme autoritaire de gestion des médias et la prééminence de la langue française dans l’information au Bénin.

 En Afrique de l’ouest, il y a une forte concentration des médias dans le sud (est-ce toujours le cas ?), là où se trouvent concentrées aussi l’administration, les activités  politiques et les activités économiques. Al Hester, un des rares spécialistes des médias africains constate qu’ « un autre élément caractéristique de ce genre d’héritage est le surdéveloppement qui touche exclusivement la capitale, ou une poignée de régions urbanisées. Ce développement considérable d’une unique région de dimensions modestes, qui contraste avec le sous développement des autres territoires, complique le travail du journaliste du tiers-monde » (Al Hester 1998 : 25). Dans ces conditions, souligne le même chercheur (p.25) :  

Le journaliste du tiers-monde est tenté, comme d’autres membres des professions libérales, d’aller s’installer définitivement dans la plus grande ville du pays, plutôt que d’aller travailler dans d’autres régions. Certaines capitales du Tiers-monde comptent de nombreux journaux, souvent de dimensions modestes qui rivalisent pour obtenir l’audience de la population lettrée qui y vit, alors que les localités de moindre importance doivent se contenter de moyens d’information anémiques et fort rares.

Tout se passe comme s’il n’y a de vie que dans les villes. Tous les évènements qui se déroulent ailleurs que dans les villes semblent inutiles et sans importance.

Enfin, lorsque nous rappelons que cette concentration des médias et des institutions culturelles se produit sur un fond de politique de gestion fortement centralisée, alors le tableau est bien complet. Un tableau, qui nous conforte dans notre opinion qu’en Afrique de  l’ouest les médias, en aucune manière, ne sauraient servir les peuples, les citoyens, ni à l’intérieur, ni à l’extérieur. Plus les médias sont près du pouvoir, et moins ils peuvent l’inquiéter. Telle est selon nous la « doctrine implicite » qui a toujours gouverné l’action du politique dans ce secteur.

         Il s’agira pour le Bénin, au nom du renouveau démocratique, de sortir de cette logique coloniale qui conduit le politique à tout « privatiser pour soi » comme le constate T. Akindes (2005), un sociologue chercheur en ces termes :

La dynamique démocratique avait deux objectifs : libérer l’espace politique afin que l’ouverture du débat politique agisse directement ou indirectement sur la gouvernance économique. En la matière, le bilan est décevant. Quinze ans après la Conférence nationale, qu’est devenu l’idéal démocratique béninois ? Il a accouché d’un Etat privatisé, géré par une mafia politico-affairiste d’une rare insolence, moulée dans une culture de corruption et de prévarication sans le moindre souci d’éthique politique. Sans état d’âme, ils privatisent «démocratiquement » les attributs de l’Etat, prospèrent en toute impunité sous le parapluie politique d’un savant architecte politique, fédérateur de groupes politiques aux identités floues, tous mus par un seul et même objectif : s’enrichir et s’essayer à la plénitude de la jouissance sur fond d’accumulation primitive. (…) Finalement, une spécificité de la démocratie béninoise se dégage : la parole est libérée. Mais elle n’influence en rien la gouvernance économique. L’impunité des crimes économiques est si flagrante qu’elle a engendré chez les gens ordinaires un profond sentiment d’injustice. Ce sentiment semble nourrir une extrême frustration sociale qui ne met pas le Bénin à l’abri d’une violence politique corrective.  

         On ne saurait mieux résumer la situation de plus en plus perceptible de nos jours au Bénin. Nous nous permettons d’ajouter ici qu’en premier lieu, c’est l’information qui a été privatisée par et pour les gouvernants, exactement comme elle était la propriété réservée du colon qui envoyait depuis la métropole les contenus à diffuser dans les colonies.

 

5. Proposition pour une décolonisation de l’information au Bénin

5.1. Un outil de lutte contre l’ignorance

La politique nationale véritable de l’information, la politique béninoise, reste à concevoir. Elle n'existe pas encore, sinon que de nom. Une telle politique est nécessaire pour la consolidation de la nation béninoise en gestation. Elle l'est aussi pour faire de ce siècle, celui des "Lumières" pour le Bénin, et elle est enfin nécessaire pour participer à son rayonnement culturel dans le monde, globalisation oblige.

            Ainsi comprise, il est nécessaire de revisiter l’expérience de la télévision et de la radiodiffusion du service public pour comprendre le besoin de réforme urgente. La télévision ou la radio apparaissent comme un sous-système d’un grand système, la société, dont elle (la télévision) doit satisfaire les besoins en termes de stabilité, de socialisation, de mise en commun des valeurs et en termes de reproduction des valeurs et normes acceptées ou acceptables par tous.

            Il est temps qu'on cesse de banaliser le rôle des médias dans notre société et qu'on comprenne enfin que les mass médias, au-delà des fonctions directes qu'on leur connaît (comme celle d'informer les citoyens) induisent des effets "dérivés", indirects sur le long terme, par la diffusion des valeurs citoyennes, civiques, intellectuelles, morales et culturelles qu'ils assurent au quotidien. Ils sont de puissants « agents d'intégration sociale des individus dans la société globale et dans les différents groupes qui la composent" » (A. Pierre 1990).

Cet aspect des fonctions des médias dans la société nous interroge, nous interpelle sur la politique linguistique dans nos mass médias,  sur le taux de couverture médiatique de notre pays, sur la qualité du contenu de nos programmes diffusés et sur le mode de gestion de ces derniers. Il est indécent  de continuer à faire des médias des objets de luxe réservés pour quelques citadins, pour leurs distractions et leurs plaisirs. Il est condamnable à l'heure de la décentralisation, de laisser une importante partie de notre territoire hors de portée de la communication. Dans cette perspective, la politique de l’information doit intégrer de nouveaux paradigmes, et ce, en application effective des articles sus cités sur la liberté d’expression et sur la promotion de nos langues.

Toute langue constitue un élément de pouvoir. La langue française a procédé par dévalorisation et écrasement des langues nationales pour asseoir sa domination. Il est question de sortir de cette situation, en réhabilitant nos langues en leur conférant, même progressivement, le statut de langue de transmission de savoir. Et le passage par langue nationale, support de l’information, peut bien apparaître comme une école d’expérimentation et de préparation pour des tâches scientifiques et intellectuelles plus complexes. Les revues de presse le prouvent aujourd’hui, et on ne peut passer sous silence ces actions, pour le moment peu coordonnées.

5.2. Les exigences de la  mission 

Nous avons parlé de médias en termes de système dont la mission ou la fonction est de satisfaire à des besoins de la société. La satisfaction de ces besoins peut être analysée en se fondant sur quatre paramètres, empruntés aux travaux de C. Roger et J. Aubegny (année), à savoir : pertinence, efficacité, contraintes et lacunes.

- Pertinence : quels besoins insatisfaits sont pris en compte ?  Existe-t-il une adéquation entre l’offre et la demande sociétale ? Y a-t-il adéquation entre l’offre et la demande des groupes cibles ?

- Efficacité : quel retour sur l’investissement ?  Quel impact positif sur le parcours professionnel des usagers ?

- Contraintes : quelles sont les difficultés relatives  aux méthodes utilisées ? Quelles sont les difficultés liées aux coûts ?   Quelles sont les difficultés liées aux contenus ?

- Lacunes : quelles sont les lacunes relatives aux méthodes utilisées ? Quelles sont les difficultés relatives aux contenus ?

En se fondant sur ces quatre paramètres, une analyse, même la plus superficielle, nous conduit au constat que voici :  dans un pays à plus de 60% d’ illettrés, d'analphabètes, un pays à 80% rural vivant de la culture de la terre, il n’existe aucune émission régulière, au moins une qui puisse enseigner, montrer comment préparer les sols, comment et quand faire telle ou telle autre opération culturale, comment récolter sans perte, comment conserver les produits...Ce n'est qu'un seul exemple de ce qu'on aurait dû faire dès le début au nom de la pertinence, de l’efficacité. On aurait dû évaluer les difficultés liées au mode de travail adopté, sans oublier ses lacunes.

Aussi, apparaît-il comme une grande aberration le fait que dans un pays où on compte 10% de francophones, c'est-à-dire d’individus ayant une compétence leur permettant d’accéder à l’information et aux savoirs en français, 90% de la grille soit en français, et  plus de 75% des programmes soient des produits importés, c'est-à-dire produits  sous d’autres cultures et pour d’autres. La télévision, nous le savons,  a un atout incontestable, celui de réunir le son et l'image dont la valeur pédagogique n'est plus à démontrer. Alors comment mieux utiliser un tel média pour plus d’efficacité et de rendement ou d’utilité pour les citoyens et pour la démocratie ?

5.3. A propos de la politique  linguistique 

            Il faut rappeler que le Bénin, ancienne colonie française, limité au nord par le Niger et le Burkina, à l’est par le Togo (tous les trois pays francophones), à l’ouest par le Nigéria (pays anglophone et  puissance sous-régionale sur le plan économique, militaire et démographique) compte à lui seul, plus de cinquante deux parlers, dont plus de la moitié dans la seule partie Nord-est où les langues en présence ne sont pas mutuellement intelligibles.  Il faut rappeler et expliquer sur cette base ce qu’aurait dû être une stratégie de développement d’une politique linguistique au Bénin, et par conséquent,  des médias à vocation nationale.

            Quelles langues pour les médias ? Quels critères de sélection ? Quelle stratégie ? Pour quelles actions ? Pour quels objectifs ? Avec quels moyens et pour quel coût ? Interrogations banales, mais fondamentales pour des actions non hasardeuses aux résultats aléatoires.

            La réalité observée tous les jours et les évaluations, même sommaires, démontrent qu’il y a de toute évidence un mauvais choix dans la stratégie et l’organisation de la grille des prestations proposées et offertes aux usagers béninois par la télévision du service public. Cette critique peut être aussi formulée à l’endroit des télévisions privées qui s’inscrivent déjà dans les traces de la télévision dite mère. Le multilinguisme dans nos médias se pose et dépasse une simple question d’humeur politique, ou de militantisme linguistique. Encore faudrait-il savoir le penser, le concevoir avec rigueur et le décliner en stratégie et en actions à mener !

6.   La télévision nationale : expérience du présent

En effet la configuration actuelle de la grille des prestations de la télévision nationale a beaucoup hérité des pratiques et méthodes de la période dite révolutionnaire de 1972 à 1989:

- Sur le plan de l’organisation du service de la rédaction,  rien n’indique  que la télévision est appelée à travailler dans une autre langue que le français. A ce titre, tout ce qui est produit et diffusé en d’autres langues échappe aux personnes chargées d’exercer cette compétence. Dans notre démarche de comprendre les raisons d’une telle situation, il nous été dit que la plupart des animateurs  venaient travailler, envoyés par le comité central ou le bureau politique du parti. Ils apparaissent comme des  agents soumis à l’autorité politique, et non à l’autorité professionnelle. Aujourd’hui, de nombreux animateurs (en langues nationales) en service à la télévision nationale sont ceux qui sont recommandés par les  Associations de Développement des localités dont la langue est parlée, sans critères académiques, ni professionnels et sans égard pour les compétences requises pour un tel travail.

- Sur le plan des choix de supports linguistiques, la démarche est quasi identique. Une langue nationale parlée sur les antennes n’est pas souvent le fruit d’une vision et d’une véritable politique linguistique nationale, mais plutôt des actions spontanées, voulues par un membre du bureau politique ou autre responsable ministériel, qui décide que sa langue soit désormais présente sur les ondes. Ces témoignages recueillis  indiquent fort bien l’improvisation dans les actions posées en matière de politique de diffusion de nouvelles en direction  d’usagers autres que francophones.

Aujourd’hui la grille des prestations donne ce qui suit : sur une tranche horaire de vingt quatre heures quotidiennes, la télévision nationale doit fournir ses prestations  en quatre langues (français et en trois langues nationales). De manière exceptionnelle, les dimanches, l’anglais vient compléter la liste.

Ce tableau, à la limite, ne serait pas complet si la présentation ne se prolonge par vers l’évaluation quantitative en termes de durée des prestations de service en langues nationales. C’est le moment d’évoquer une fois encore, l’impertinence et l’inefficacité des choix opérés : en effet les trois langues nationales journalières partagent ensemble une heure d’antenne, soit vingt minutes chacune de présence sur les ondes, et ceci deux ou trois fois par semaine, selon un savant planning dont seul le chef planning détient le secret. Au bout du décompte, à chacune de nos sept langues nationales présentes sur les ondes revient une durée totale d’une  heure par semaine.

            Il apparaît évident que travailler une heure par jour, et dans quatre langues différentes, ne permet pas de faire un travail consistant, un travail en profondeur. Ce modèle de fonctionnement a montré ses limites en termes de rentabilité et d'efficacité de l'action. Ce modèle, que nous nous permettons de nommer "stratégie de l'éclatement", émiette les efforts et ne se justifie que pour et par les hommes politiques, dont la seule volonté est de faire de la télévision un moyen de "campagne électorale permanente".

            Une telle stratégie ne va pas dans le sens de la valorisation du statut de ces langues, mais surtout ne répond aucunement à nos besoins stratégiques.

           

7. Pour une nouvelle approche de politique de l’information

            La décolonisation de l’information passe par quelques actions audacieuses que devra poser le politique. La toute première serait déjà de donner pleinement sens à l’article 10 de la Constitution qui stipule que « Toute personne a droit à la culture. L’état a le devoir de sauvegarder et de promouvoir les valeurs nationales de civilisation tant matérielles que spirituelles, ainsi que les traditions culturelles ». Ce faisant, l’état devra aller loin en reconnaissant que le Bénin est une République multilingue dans la constitution. Cette démarche formelle effectuée, il faudra penser à une nouvelle structuration de l’espace médiatique au Bénin en s’appuyant sur des critères scientifiques et non aléatoires.

            Sur ce plan les travaux des linguistes béninois, notamment H. B. C. Capo et T. Y. Tchitchi pourraient être d’une grande utilité, afin de donner la caution scientifique objective aux choix que vont opérer les médias en matière de langue de travail. Aussi préconisons-nous que la classification génétique des parlers du Bénin soit mise au service de l’information.

            La classification génétique se fonde sur la possibilité de reconstruction d’un ancêtre commun à un nombre de langues considérées. Il s’ensuit qu’on est tenu de définir et de préciser le degré de parenté, ce qui nous amène à des notions comme famille linguistique et phylum  et à une distinction entre langue et dialecte. Ainsi donc une famille linguistique regroupe un ensemble de langues dont  l’on perçoit plus ou moins la parenté.

Alors si le Bénin, selon Capo (2009), compte actuellement 73 parlers, ces parlers possèdent entre eux des liens de parenté. Certains travaux de comparaison publiés ou inédits ont pu aider à mieux cerner les rapports de parentés entre ces parlers sur la base de données lexicostatistiques, morphosyntaxiques, de tests d’intelligibilité et d’essais de reconstruction d’ancêtres communs. Cette démarche a permis de regrouper par degré de parenté les parlers identifiés formellement à ce jour. Ainsi : 

Le phylum niger-congo comprend en gros les familles des langues mande, des langues kordofaniennens, des langues gur, des langues ijoïde, des langues kru, des langues adamawa-ubangui, des langues kwa, des langues benue-congo, des langues atlantique et des langues dogon. Au Bénin comme langues mande nous avons le boko (boo, busa) et le cenka ; comme langue atlantique le fulfulde ; comme langues benue-congo les onze (11) parlers ede (yoruba, idaa!tsa, tsáabE, kétu, mokOle, itsa, ijE, ajatsE, ana, nago et ifE) ; comme langues kwa nous avons des parlers guang (foodo-bazance et basa), un parler basila  (l’anii) et les vingt-sept (27) parlers gbe (le fOn, l’ajá, le wací, le wéme, l’aguna, l’alada, l’ajlá, l’agOnlin, l’ayizO, le cí, le defi, le gain, le gbesi, le gun, le ko, le maxí, le movO!lO, le phelá, le phla, le raxE!, le s

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26 novembre 2011 6 26 /11 /novembre /2011 13:41

    c

                            IL Y A DIALOGUE ET DIALOGUE….. 

                                    GBAGUIDI Ph. D.  M.A

 

Approches de définition

Le mot dialogue vient du latin dialogus, et signifie en français: conversation, échange de propos entre deux ou plusieurs personnes; discussion visant à trouver un terrain d’entente. Cette définition du concept selon le dictionnaire, est assurément celui du langage courant et demeure peu opérationnelle dans le domaine qui est le  nôtre, parce que justement, ne permettant pas d’explorer convenablement le champ que recouvre ce concept. En d’autres termes, nous nous retrouvons ici dans un cas où, le contenu du concept dans le langage courant ne correspond pas à celui du langage scientifique.

Le dialogue, au sens scientifique du terme, est une communication bipolaire. Elle est caractérisée par le fait que ses acteurs, encore appelés émetteur(s) et récepteur(s), sont réciproquement, simultanément, et/ou alternativement émetteurs et récepteurs. Le dialogue  est  la situation fondamentale de la communication. Toutes les autres formes de communication  n’étant que des situations dérivées par adjonction ou par réduction. Il va sans dire que toute communication bipolaire n’est point « dialogue ». Dans une relation de communication à deux pôles, la communication peut bien prendre la forme d’une communication anthropologue, c’est à dire, un monologue, une situation de communication où il existe deux rôles distincts: celui du parleur (émetteur) et celui de l’écouteur (récepteur. Jacques Durand pense qu’il est même possible d’avoir dans la bipolarité, absence de communication, le silence.

La clarification du concept « dialogue », suscite elle aussi des débats au sein des spécialistes. Nous avons dit plus haut que Durant J. considère le dialogue comme la seule situation véritable de communication; ceci nous permet donc de dire que pour ce dernier, il ne fait aucun doute que le dialogue est  communication. Cette opinion est loin d’être celle de Kagan M. C. qui considère que c’est par un glissement malheureux qu’on en est venu à considérer «  dialogue » et «  communication » comme synonymiques. Pour le chercheur russe les deux concepts comportent des réalités différentes. En effet selon ce dernier, la communication se réduirait à de simples transmissions de messages, d’informations. Une conception dite « transitive », sécrétée, par les travaux de Ferdinand de Saussure dans le « cours de linguistique générale (1916)  et formalisée dans la théorie mathématique  de Shannon en 1949. Un modèle qui selon Jeanneret Y. repose sur:

 «  Une chaîne d’éléments: la source d’information, l’émetteur qui transmet le signal en un flux codé (la voix humaine transformée dans le téléphone par exemple) le canal de transmission, le récepteur qui décode les signaux et enfin le destinataire du message »[1]

 

Communiquer n’est pas nécessairement dialoguer

Dans cette relation de communication, il y aurait un émetteur qui est le point de départ du message, et un récepteur, le destinataire du message, celui qui reçoit et interprète le message. Il affirme que la communication est toujours unidirectionnelle et constitue une connexion entre un sujet et un « objet », cet objet pouvant être: un homme, un animal ou une machine quelconque. En revanche, le dialogue  selon Kagan M. C. est un processus d’élaboration d’information nouvelle, commune aux deux parties, engagées dans le dialogue, favorisant ou consolidant une relation conviviale. Ce qu’Akoun appelle certainement, création d’espace de convivialité[2].  Le chercheur prend soin de faire remarquer que dans un dialogue, il n’y a point d’émetteur ni de récepteur, mais plutôt des partenaires. Le dialogue est selon Kagan, un système de relation entre sujets, chacun unique et différent dans son genre, et par principe égaux. Des sujets ayant des opinions propres et originales, mais ouverts l’un à l’autre en vue de la prise en compte et de l’intégration  à son système cognitif des informations reçues de l’un et de l’autre. Le dialogue a un caractère pratique, matériel et éthique, informatif et spirituel, et apparaît comme une confrontation de deux intelligences, de deux vérités, de deux valeurs culturelles en vue d’aboutir à une intelligence unique, à une et une seule vérité, à une culture partagée. C’est ce que Kagan M. C. appelle, à la suite de Batkine L. M. «  le dialogue humaniste », une activité qui permet à des sujets libres d’entrer dans une relation voulue, favorisant l’expression de leurs originalités, de leurs différences, sources d’enrichissement réciproque. 

En dernière analyse, il n’est pas risqué de dire, en partageant la position de Kagan, que l’essence du dialogue réside dans une dialectique profonde de la différence des partenaires, mus par la volonté d’unité, une unité qui pour autant n’efface pas les différences, mais plutôt qui conduit à l’unité dans la diversité, à une harmonie dans la différence, comme le dirait le philosophe.

C’est le moment de dire avant de chercher à concilier les deux approches ici abordées  en ce qui concerne le concept de « dialogue », qu’effectivement le mot russe « obchéniè » qui se traduit en français par dialogue n’est pas strictement l’équivalent du terme communication, habituellement utilisé en français ou en anglais pour le traduire. Aussi, il n’est point superflu de faire remarquer que le contenu de ce mot doit être étudié « dans le cadre du lexique conceptuel des sciences sociales marxistes » Une remarque  suggérée par la psychologue sociale Andréèva G. M, qui n’est pas dépourvue de pertinence. Cette dernière, distingue la communication de type « communicatif », qu’elle appelle «  aspect » dont les traits fondamentaux se rapprochent de ce que Kagan, nomme « communication ou transmission d’information » et que Jeanneret, catégorise comme «  type transitif ». Par ailleurs, le dialogue ou » obchéniè » de Kagan, correspond à ce que André Éva G. désigne par communication de type interactif qui n’est rien d’autre que, ce que Jeanneret Y. fait appeler « communication » et qu’il clarifie en ces termes:

 

 « La communication a affaire avec elle-même, avec les relations qu’elle établit et le jeu qu’elle institue, avant de concerner quelque information que ce soit. Communiquer  est d’abord  partager et non transmettre, éprouver ensemble quelque chose, une émotion, l’engagement dans des situations, une participation à la communauté humaine, loin de tout message proprement symbolique. C’est ce qu’indique la racine étymologique communis que l’on retrouve aussi bien dans « communication » que dans « communauté » ou dans » communion ». Le point d’orgue de la célébration chrétienne est nommée « communion »: il s’agit du moment de communication mystique avec la divinité, mais aussi avec tous les autres membres de la communauté chrétienne assemblée ».[3]

 

Dès lors, on peut essayer de laisser les polémiques relatives aux contenants, aux lexiques et s’en tenir à « l’esprit » des différents phénomènes décrits: dialogue, communication ou encore communication de type interactif. C’est pour cette raison que nous osons dire ici pour clore la polémique que le dialogue est une interaction humaine, une activité conjointe, une forme particulière de relation interpersonnelle, une forme spécifique de communication entre sujets reconnus au départ, différents et égaux,  acceptant de s’ouvrir l’un à l’autre, en vue d’un enrichissement réciproque.

          Typologie du dialogue

 La typologie du dialogue proposée par Kagan M. C. repose essentiellement sur les travaux de Sagatovski V. N. qui conteste à la fois la typologie élaborée par Jakobson (communication émotionnelle, communication d’affaire etc.) et celle de Bogoslovski B. B. (communication de courte durée, de longue durée, communication achevée et non achevée).

Cette typologie se fonde sur ce que Sagatovski appelle «  niveau de communication » et qui distingue quatre niveaux de dialogue. Par niveau, il faut entendre « niveau éthique ».

Le premier niveau: « niveau de manipulation » ou « niveau a-éthique ». A ce niveau, un sujet en interaction avec un autre considère, son interlocuteur comme un moyen de réalisation de son projet, ou un obstacle. Comme un objet d’un type particulier, rejetable  au rang « d’outil parlant ».

Le deuxième  niveau: « niveau du jeu réflexif », est un schéma de dialogue, où un sujet dans la réalisation de son « projet de dialogue », prend en compte le contre-projet de son interlocuteur,  mais ne lui trouve aucune valeur intrinsèque, aucun crédit et travaille pour son échec.

Le troisième niveau: «  niveau légal » ou « niveau contractuel ». Les sujets en interaction reconnaissent réciproquement le projet de chacun, se donnent des modalités et des règles de conduite à respecter dans cette interaction, où il n’y point de gagnant ou de perdant. Ici, la justice et l’équité sont des valeurs fondamentales.

Le quatrième niveau: « niveau éthique ou moral ». C’est le niveau où se réalise la plénitude de l’interaction humaine. C’est le niveau supérieur dans les relations  humaines de type sujet / sujet, une relation entre partenaires égaux, libres, qui s’acceptent, se respectent, et s’engagent volontairement dans un projet commun.

             Structure  du dialogue.

Il apparaît important pour la logique de ce travail d’aborder la question de la structure du dialogue, une question tout aussi essentielle dans sa compréhension, comme un type particulier d’interaction humaine. Il est une évidence que sans la connaissance de cette structure, l’identification des éléments du système et leur analyse ne seraient pas aisées

Beaucoup d’auteurs ont tenté de comprendre la structure du dialogue. Notamment on peut citer les travaux de LISSINA M. U. qui dans la structure du dialogue identifie: le sujet ( matière ) du dialogue, le besoin, les motivations, les actes    ( opérations), les objectifs, les moyens et les produits du dialogue. Une autre approche est proposée par Léontev A. A. qui dégage: l’intention (dans un but précis, indépendant, ou dépendant d’autres objectifs), l’efficacité (rapport entre les buts fixés et les résultats obtenus), les normes (système social de contrôle). Cependant, nous restons ici adepte de l’approche de Kagan M. C. qui dans une approche systémique, analyse le dialogue comme une interaction  interindividuelle, une relation interpersonnelle. Cette position de départ, permet de déterminer trois éléments entrant dans la structure du dialogue en tant que système. Le chercheur russe, relève d’abord, les acteurs ou sujets en interaction, en rapport de dialogue, qu’il s’agisse d’individus, de  groupes d’individus (...), d’institutions sociales ou de cultures. Ensuite, il dégage les moyens mis en jeu, le canal (langue, mécanisme et manière d’action) qui sert dans l’interaction. Enfin, nous trouvons dans cette structure l’environnement ou milieu socioculturel. Ces trois éléments, à savoir: sujets, moyens, et milieu, se trouvant dans une relation dialectique, c’est – à - dire,  dans une relation d’influence réciproque, permanente et dynamique, le milieu social déterminant le contenu du dialogue, les moyens à utiliser par les sujets. Ces derniers, à leur tour influençant forcément le milieu socioculturel, par le résultat de leurs actions combinées. Comprendre donc le dialogue, c’est s’immerger dans ce système de relations simultanées, complexes, multiples et multiformes.

 

      Contenu du dialogue

La typologie du dialogue suggérée par Kagan M. C. comporte trois types principaux. Il s’agit d’abord du dialogue de type pragmatique, ensuite du dialogue spirituel et moral et enfin, du dialogue physique intimiste.

 Le dialogue est dit pragmatique quand il porte sur un sujet concret ayant des connivences avec les activités pratiques, professionnelles, des intérêts matériels et techniques des deux acteurs. Son objectif est de favoriser le partage de compétence en vue d’améliorer une expérience pratique. Par exemple, deux couturiers qui entrent dans une relation de travail. Leur objectif est concret, purement matériel et pratique.

 Le dialogue spirituel et /ou moral se distingue du premier type, par sa portée purement spirituelle, intellectuelle. Les acteurs en relation œuvrent pour la réalisation d’une communauté d’esprit, de valeurs morales et philosophiques. C’est deux sources d’informations qui se rencontrent, qui « grandissent » ensemble, et se transforment en valeurs morales profondes communes, capables de transfigurer l’homme

Le dialogue physique intimiste: dans ce type de dialogue, on pourrait classer cette forme de relation, d’interaction entre un objet d’art, ou de culte ( un tableau, une sculpture etc. ), qui permet un contact physique entre un objet personnifié et un sujet réel, faisant naître une relation d’échange personnalisé, dans laquelle, le but premier ou principal n’est point l’acquisition d’une compétence, d’un savoir, mais plutôt l’accès à un message intime, peut-être métaphysique, qui s’adresse au monde intérieur du partenaire réel, puisqu’il s’agit ici d’une interaction entre un pseudo sujet (un objet d’art ou de culte ) et un sujet réel. La démarche est intime, personnelle et aboutit à un enrichissement intérieur, à une sorte de fusion avec l’objet, afin d’entrer en harmonie avec lui. Un tableau peut vous faire vibrer de joie, peut vous attrister, vous faire gémir... et pourtant il ne s’agit que d’objet physique.

« Les relations interpersonnelles naissent et se développent à partir des sentiments que les membres éprouvent l’un envers l’autre ».[4]

Le sujet vu comme un objet menaçant, un concurrent, un élément indésirable et peut-être frustrant ne peut être traité comme un partenaire dans un dialogue. Les sentiments de type « disjonctif «  ne peuvent pas, ne pas influencer l’activité des sujets en interaction. Il était important de souligner cette dimension irrévocable de toute relation interpersonnelle. A cet aspect de la communication, seront consacrées les lignes qui suivent.

 

            Extrait de « Francophonie : le nécessaire dialogue des cultures est-il possible ? », Cotonou, 2004



[1] In Sciences humaines n° 36 mars avril mai 2002, p.24

[2] Akoun  La communication démocratique et son avenir. Paris

[3]  In Sciences humaines n°36 de mars avril mai 2002, 

[4] ANDREEVA G. La psychologie sociale, Moscou : Progrès, p.86

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19 novembre 2011 6 19 /11 /novembre /2011 15:39

   

PRATIQUE DU JOURNALISME AU BENIN : analyse critique du paysage médiatique

                                                 GBAGUIDI Ph, D.  M A    

      

            Cet essai a été publié pour la première fois en 2001. Dix ans après, peu de choses ont véritablement changé. Nous prenons prétexte de la réunion des patrons de presse tenue à Tunis, pour le remettre  à la disposition des lecteurs.

 

  INTRODUCTION

            Encore un 03 mai. Journée internationale de la liberté de la presse. Toutes les stations de radiodiffusion et chaînes de télévision, et bien -sûr les journaux du monde, donc du Bénin aussi vont inventorier les douze mois passés depuis 03 mai 2000. Nous serons informés des journalistes victimes de violences, victimes des dernières dictatures encore en place sur notre ‘’terre’’, des journalistes kidnappés, des journalistes décorés ou primés par es institutions, pour leur bravoure et abnégation au travail !

            Mais jamais nous ne saurons le nombre de nos confrères responsables d’atteintes graves aux principes d’exercice de la profession. Encore moins nous ne saurons jamais la liste de ceux-là, à qui il aurait été souhaitable de retirer leur carte professionnelle pour incompétence notoire et manquement graves…

            Et pourtant ! Oui et pourtant il va falloir en arriver-là, tôt ou tard. Surtout au Bénin où tout le monde sait que la presse est profondément malade, même si pour le moment c’est la langue de bois qui prédomine. La stratégie de l’autruche.

 

1 _PROBLEMATIQUE

            Beaucoup ont été offusqués, il y a quelques années, d’entendre un homme politique traiter les hommes de média ‘’d’écrivaillons’’ ayant ramassé le stylo par terre. D’autres ont qualifié la presse béninoise de ‘’ alimentaire ‘’  Et enfin un jour, c’est le premier magistrat de ce pays qui laissa entendre ceci : « continuez à écrire ce que vous voulez si ça vous fait vendre  vos papiers » En décembre 2000, en pleine cérémonie d’ouverture de la conférence des nouvelles démocraties ou rétablies, le chef de l’Etat s’était violemment pris à la presse béninoise et critiqué ses méthodes de travail : « la presse a vendu son âme au force du mal a-t-il laissé entendre.  L’organe de régulation des média, la HAAC ne peut plus compter le nombre  de dérapages constaté et dénoncé dans la presse. On pourrait continuer encore longtemps l’inventaire des maux qui gangrènent les médias béninois.

            A la lumière de ces différents faits énumérés, il nous est permis de dire que la pratique du métier au Bénin traverse une ère d’anarchie, imputable à plusieurs causes, dont notamment l’absence de vocation, l’absence de formation, l’absence d’un minimum d’organisation et  de réglementation de la profession,  l’ignorance des principes et des valeurs cardinales de la profession, et bien – sûr le poids de l’histoire.

 

           

 

2_ LE JOURNALISME : comprendre le métier du journaliste.

           

IL faut dire et rappeler que le journaliste recherche les faits, les trie et les traite pour les rendre assimilables au grand nombre. Martin-Lagardette, le dit plus joliment lorsqu’il parle d’un : « technicien ou un artiste travaillant sur une matière première appelée les faits ». On rencontre d’autres définitions plus ou moins savantes, mais l’essentiel est donné dans cette petite phrase, les « faits », les « événements », donc ce qui est palpable, justifiable vérifiable.   Un évènement est différent d’un avènement, de ce qui doit arriver, doit se produire

Le journaliste travaille donc, sur et avec ce qui ‘’est’’, avec  du concret. Et non sur de l’imaginable, du supposé. Le journaliste écrit, mais n’est pas un écrivain, un romancier. Il ne peut pas inventer une histoire comme dans un roman, créer un personnage et suivre une trame et aboutir à une dénouement …Il ne peut, en aucun cas, mettre son imagination, quelle que fertile fusse t-elle. Il travaille avec les faits et nous sommes d’accord pour reconnaître avec les historiens que les sont toujours objectifs.

            Lorsqu’on est  d’accord sur ces préalables, on devrait pouvoir être d’accord aussi pour le fait que le journaliste voue un culte presque sacré aux faits, ceci suppose le respect des faits, l’absence de toute velléité de manipulation de ses faits, et la distinction nette à établir en les faits recueillis par le journaliste et les commentaires et autres analyses de ce dernier. C’est une règle majeure dans la mission d’information du journaliste. Et ce n’est pas, un hasard, si l’un des principes fondateurs de la doctrine de la responsabilité sociale du journaliste, reste et demeure l’idée défendue en 1947 dans le rapport de la commission Hutchins sur la liberté en ces termes :

 

« Il y a contradiction entre l’idée traditionnelle de la liberté de la presse et sa nécessaire contrepartie de responsabilité.

            La responsabilité, comme le respect des lois n’est pas en soi une entrave à la liberté, bien au contraire, elle peut être l’authentique expression d’une liberté positive. Mais elle s’oppose à la liberté d’indifférence (…). Il est trop fréquent aujourd’hui que la prétendue liberté de la presse soit seulement une forme de l’irresponsabilité sociale. La presse doit savoir que ses erreurs et ses passions ont cessé d’appartenir au domaine privé pour devenir des dangers publics. Si elle se trompe, c’est l’opinion qu’elle trompe. Il n’est plus possible de lui accorder, comme à chacun, le droit à l’erreur ou même celui de m’avoir qu’à demi raison. Nous nous trouvons ici en face d’un véritable dilemme : la presse doit rester une activité libre et privée, donc humaine et faillible ; et pourtant elle n’a plus le droit à l’erreur. Car elle remplit un service public (…) » [1]

           

            Ce rapport demeure la principale source d’inspiration des trois chercheurs américains et justifie leur nouvelle philosophie qui tend à soumettre l’action des médias à l’intérêt public c’est-à-dire de la société prise comme un contre-pouvoir et ayant droit à une information juste et crédible.

            Cet extrait du rapport de la commission est aussi ce qu’il faut retenir comme essentiel de la doctrine de la responsabilité sociale des médias. S’il apparaît très clairement, que pour la première fois, une pensée vient comme un contrepoids à la doctrine libérale du XVIII siècle, il n’en demeure pas moins vrai qu’elle garantit une pleine liberté de presse, à condition que l’information soit juste et objective afin de satisfaire le droit du peuple à l’information. Et surtout son droit de participer et d’agir en toute connaissance de cause sur la base d’informations crédibles. Si l’information est partiale, manipulée ou traitée avec incompétence ou maladresse, c’est le jugement, les attitudes, les opinions, les comportements des destinataires qui se trouveraient induits en erreur. Ce qui n’est pas la mission des média et des hommes de média.

            Nous pensons en ce qui nous concerne qu’il ne s’agit là que d’un retour, à l’ordre normal des choses. Car les notions élémentaires enseignées aux hommes des médias sont : l’objectivité, la vérité, l’impartialité, l’équité. Alors si à un moment donné, la doctrine libérale classique à conduit à des dérives la doctrine de la responsabilité sociale est venue rappeler et ramener à l’orthodoxie des règles du métier : conscience professionnelle, ethnique et déontologie (servir la vérité et rien que la vérité pour le bien-être de la société.

                

4_ EBAUCHE D’ELEMENTS DE SOCIOLOGIE  DES JOURNALISTES BENINOIS

 

            Il est assurément  beaucoup plus aisé aujourd’hui de décrire ou de définir la profession de journalisme que le profil de celui qui la pratique. Et ce pour cause. 

 

a) Héritage lointain de histoire.

            Lorsqu’on interroge l’histoire de la presse, en tout cas, celle de la France par qui la profession du journaliste nous est parvenue par diffusion culturelle, elle nous révèle que le premier organe à caractère public appelé « nouvelles ordinaires de divers endroits » fut fondé par un libraire parisien du nom de LOUIS VENDOSME.

            Aussi « la gazette », considérée comme l’ancêtre du journal moderne, créée le 30 mai 1631, fut l’œuvre de Théophraste RENAUDOT_ un médecin

            RENAUDOT, deux ans seulement après la création de son organe d’information hebdomadaire, proposa à ses lecteurs de participer à la vie de son journal. Il le fit en ces termes : « que tous ceux qui sont amoureux de la vérité, en quelque climat du monde qu’ils soient… m’adressent hardiment leurs nouvelles. »  [2] 

            Cette invite ouvre, à notre avis, la voie au journalisme sans visage initial. Et nous n’inventerions rien en disant que l’ouverture du métier à tous en ce moment, et pour des raisons qu’on peut facilement deviner, constitue un grand pas vers la diversification de l’information diffusée, donc un progrès pour la liberté d’opinion et d’expression. Mais en procédant ainsi, RENAUDOT, a certainement inoculer le germe du journalisme indifférencié, sans visage propre au monde des média

            On pourrait donc bien dire, et conclure à ce niveau, que tout le monde est potentiellement journaliste, peut le devenir quand il le veut.

 

b) les limites à une telle compréhension du journaliste.

            Lorsqu’on essaie d’analyser un peu plus rigoureusement, l’approche de RENAUDOT, il devient possible de trouver une situation atténuante à sa démarche. En effet, ce pionnier de la presse dans son désir de partager sa passion avec ses lecteurs, à pris soins de n’inviter que « les amoureux de la vérité » comme lui. Ce n’est pas peu dire. Il y a donc dans son invite d’allure populaire, une restriction. Il s’agissait pour lui de demander la collaboration d’hommes de qualité pour faire un travail, qu’il savait utile à la société. Cet élément une fois prise compte, nous permet de dire que les hommes de média devraient être des hommes représentatifs de toutes les valeurs positives de la  société, une incarnation des valeurs supérieures de la société des hommes dans laquelle ils vivent. En définitive, un journaliste est un amoureux de la vérité, comme le philosophe l’est de la sagesse. Et cette quête permanente de la vérité, fait de lui un homme de culture, un homme multidimensionnel, un homme assoiffé de savoir, rempli de savoir-faire et pétri de savoir - être.

            La projection d’une telle vision du journaliste, sur le corpus béninois, nous permet-il de retrouver des éléments de satisfaction dans l’exercice de cette profession.

 

c)    Héritage proche : pratique coloniale     

     Aujourd’hui encore au Bénin, l’ombre de RENAUDOT plane toujours sur la presse. Seulement, pas dans sa plénitude. La profession ressemble à un sac fourre – tout. A peine sait-on tous ceux qui y entrent, ceux qui s’y trouvent, qui y restent ou qui en sortent et quand ! Aucun critère aujourd’hui ne définit le profil du journaliste au Bénin. Au vingt et unième siècle la sociologie de ceux qui se retrouvent dans la profession reste aussi incertaine, aussi imprécise, sinon plus, qu’elle ne l’était au seizième et au  dix -septième siècles. Elle demeure un marché aux mille et une entrée.

            La situation aurait été encore moins inquiétante, s’il y avait une prise de conscience à certains niveaux où se prendre les grandes décisions engageant l’avenir de la société toute entière.  Mais la réflexion reste figée comme un cliché de photographie, par souci de préservation de certaines positions et évidemment de certains intérêts immédiats, au détriment des grands enjeux nationaux.

            En effet, avant et après les indépendances, la jeune presse dahoméenne naissante a dû puiser les ressources humaines  dans le vivier des enseignants. On les savait, homme de qualité, de grande qualité, conscients de leur devoir, ils ont fait leur temps, compte tenu des réalités du moment. Pionniers, ils ont préparé le terrain à la naissance d’une presse moderne et professionnelle. En tout cas, une telle réflexion se situerait dans la logique de l’évolution normale des choses.

 

d) Respect de la tradition et immobilisme

            Aujourd’hui l’idée fondatrice de la profession est le bon vouloir personnel. Si je veux faire du journalisme, je le peux et ce, du jour au lendemain. Et ils se trouvent dans la grande masse des idéologues et conseillers,  les adeptes du  « non à la formation préalable », et ils sont les plus écoutés et les plus entendus, pour le moment. Avec pour unique argument que les premiers journalistes connus chez nous n’étaient sortis d’aucun établissement. En d’autre termes, et comme l’a si bien dit une collègue, aujourd’hui l’un des principaux critères de recrutement dans les radios au Bénin, demeure la possession d’une belle voix, c'est-à-dire, des critères d’hier qu’un journaliste français décrivait ainsi : « hier, on demandait du culot, de la curiosité, de la grande gueule et un bon coup de plume »[3]. Seulement ceci n’est plus valable aujourd’hui en France : « il faut en plus en plus des études de sciences politiques, d’économie  et de droit, de solides connaissances d’histoire, de géographie, la pratique d’une langue étrangère et ou un enseignement dispensé  par des écoles de journalisme.  Pour réussir le concours d’entrée dans ces écoles, on demande le DEUG, assorti de la lecture assidue du ‘’Monde’’. A la sortie, des écoles placent leurs étudiants en stage à durée déterminée » [4]

            Notre profession est devenue depuis fort longtemps, un domaine du savoir. Un savoir qu’il convient de se donner le temps, d’aller chercher dans des établissements d’enseignement. Il est aussi un savoir-faire qui s’apprend et un savoir- être qui se cultive et s’entretient au quotidien.

            Pour l’instant, personne ne souhaite voir se  réaliser au Bénin la loi de la vie et de la dialectique qui veut que l’accumulation de la quantité, se transforme en qualité. Personne n’a envie de voir l’élève dépasser son maître. Ainsi ni les aînés, qui entretiennent l’idée de la formation facultative, ni les cadets qui arrivent dans le métier sans aucune formation, mais qui gagnent bien leur vie, ne souhaitent l’évolution de la situation. Car c’est une situation qui arrange les aînés qui continuent de garder des positions dominantes, sur l’échiquier, et la jeune génération qui tire son épingle du jeu , que vous nous permettrez, de qualifier de sale, et qui fait dire au président de la HAAC : « ma presse me désole »[5]

 

 

5_  DE LA  NECESSAIRE  RUPTURE  A  OPERER

            Il y a la peur du « nouveau », car le nouveau est inconnu et c’est cette peur qui confine les acteurs du monde médiatique et les décideurs  dans leur pensée et leur manière involutive d’appréciation le journalisme, compris comme le fruit d’un talent inné à l’individu ; comme un art uniquement. Nous, nous inscrivons en faux contre une telle idée et affirmons que le journalisme est, et demeure à la fois un art et un système de savoirs organisés. Et c’est cette évidence qui appelle à la rupture,  qui la rend nécessaire et inéluctable. Dans l’amorce de ladite rupture, deux voie s’offrent à nous au Bénin : la voie anglaise et la voie américaine.

 

a)       la voie anglaise : La voie anglaise est celle qu’on peut nommer la ‘’ la formation en cours d’emploi’’. Ce choix opéré par la Grande Bretagne en 1952, donc il y a  un demi siècle, constitue une voie particulière entre l’option américaine et l’option française, entre formation avant l’entrée dans la profession, et la formation sur le tas.. Ainsi la liberté est laissée aux entrepreneurs de presse de recruter les journalistes comme ils l’entendent. Mais leur liberté s’arrête là. Ensuite obligation leur est faite de faire  suivre des enseignements dispensés dans l’Enseignement Supérieur, et ce, dans les deux ou trois premières années de fonctions.

b)      Le voie américaine : plus radicale, elle exige tout simplement une formation avant toute demande d’emploi. Et ce n’est pas un hasard, si on considère que les américains ont été les premiers à avoir doté le journalisme d’un véritable statut de domaine de connaissances et de recherche scientifique. Cette voie qui apparaît radicale, aura pour le Bénin, le mérite de changer  rapidement  le visage de la presse béninoise. Même la France pays modèle préféré, n’est plus dans ce schéma archaïque, elle s’américanise, au moins depuis une vingtaine d’années, c'est-à-dire, privilégie la formation avant la pratique du métier.

 

      Toutefois, on devra reconnaître que cette voie de rupture radicale serait impossible chez nous compte tenu des réalités qui sont les nôtres. La voie anglaise, qui a fait ses preuves, selon BALLE F. peut être explorée. En effet selon ce chercheur français, elle  a amélioré la qualité de la presse anglaise de manière radicale en quelque laps de temps. C’ est  celle qui conviendrait à la presse béninoise, malade des hommes qui la font, et des conditions désastreuses de travail.

 

c)       Le recyclage et la spécialisation

      Dans sa plus grande majorité, les hommes des média n’ont aucune formation professionnelle   avant leur entrée dans une rédaction. C’est un mal chronique. Mais l’autre aspect de la question reste la situation de ceux, qui ayant bénéficié à l’extérieur d’une formation, sont demeurés tels, et parfois plus de 10 ans. Ils n’ont eu ni stage de recyclage, ni formation diplômante, ni formation de perfectionnement. Ainsi, baignent-ils dans une pratique routinière, peu valorisante pour eux-mêmes. Lorsqu’on a fait une dizaine d’années dans une fonction, sans stage, et / ou d’autres formes de formation, on a absolument un problème de renouvellement de son stock de connaissances à régler. A moins de penser que tout le monde trouve un intérêt dans une presse peu qualifiée  c’est une situation qui ne peut pas, ne pas préoccuper un observateur de l’environnement des   médias béninois.

      Une autre qualité de la presse béninoise est son manque de spécialisation. On pourra parler d’une presse généraliste, mais plus portée vers les questions politiques, un domaine où tout le monde peut penser avoir des talents à revendre.

      Nous parlons de spécialisation, dans le sens, qu’il faudra doter la presse de vrais professionnels en des matières précises. Les journalistes devraient être capables  d’avoir des domaines d’interventions bien pointus. Ainsi, on pourra travailler de manière à avoir des spécialistes en matières économiques, en matières agricoles etc. Ce serait la voie de l’avenir, si  nous ne voulons pas voir la presse sombrée définitivement dans la médiocrité.

 

6_ L’environnement socio politique

     

L’environnement  politique : le renouveau démocratique a certes libéré la parole. Mais il faudra reconnaître qu’à la brutalité du sur - pouvoir avide de contrôle total sur tous les organes de presse afin de s’assurer le monopole de la parole, a succédé l’arrogance sans pudeur des pouvoirs d’argent, l’impitoyable dissuasion des pouvoirs claniques et ethniques, sans oublier l’insidieuse pression des centres religieux 

 

CONCLUSION

     

L’état de presse est préoccupant et appelle des actions urgentes afin de recadrer la pratique de cette profession au  Bénin. Les dérives se multiplient et pour le moment ne suscitent pas  des réactions vigoureuses. Mais on devra agir et agir tôt et bien afin d éviter des dérapages plus graves à l’avenir.

      La question reste entière et globale. Et seule une approche systémique permettra d’appréhender dans toutes ses dimensions, les solutions à apporter. Mais il faudra commencer par le début : la formation, car contre les manipulations diverses, le conformisme, les idées reçues, la facilité, et la légèreté, le journaliste ne peut qu’opposer la force des idées, la force du savoir et de la connaissance profonde des choses et des phénomènes de la vie.

      Nous voudrions à la fin de cette analyse dire comme MORIN E. «  nous sommes des créatures du vieux système, qui cependant voulons aider à construire le nouveau monde : un de nos programmes doit être nous – même ».

 

LECTURE  RECOMMANDEE    

1)      GAILLARD P. Technique du journalisme. Paris : PUF Que sais-je ? 1971

2)      HELMORE K.  A.B.C. de la presse. Paris Nouveaux Horizons, 2001

3)      SCHULTE  H. H. DUFRESNE M .P. Pratique du journalisme. Paris Nouveaux Horizons, 1994

4)      NEVEU E. Sociologie du Journalisme. Paris, La Découverte : 2001

5)      AGNES Y. Manuel de journalisme. Paris : La Découverte, 2002

6)      BALLE F. Médias et sociétés.  Paris : Montchrestien, 1988

 

 



[1] [1] BALLE F. Médias et société. Paris, Monchrestien, p.261

[2] BALLE F. Médias et société. Paris, Monchrestien, p.81

[3]  NOUVEL OBSERVATEUR du 28 Août 1987 p. 6O

[4] Ibidem

[5] Ce bout de phrase vient de Monsieur ADANLIN , président de la Haute Autorité de l’Audiovisuel et de la Communication, alors qu’il faisait l’état de la presse lors d’une cérémonie de présentation des vœux au chef de l’Etat.

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19 novembre 2011 6 19 /11 /novembre /2011 15:22

 

                             A la Puissante Voix                                                                            qui s’est tue

 

09 Novembre

 

Partir loin;

Partir sans affaire;

Partir sans témoin

Voyager vers la terre bleue

Disparaître dans les glaciers

Renaître dans l’immensité

Vivre pour l’éternité l’accalmie,

Partager l’unicité avec la Vie

Réfuter l’adversité et l’agressivité

Partir pour renaître à la Vérité

 

 

 

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7 novembre 2011 1 07 /11 /novembre /2011 11:16

 

                                                                           A, tous ceux qui ont renoncé

                                                                      à leur vocation d’être la

                                                                 Voix des Sans Voix

 

PRIERE DU  PECHEUR

 

Dans la forêt je me retire.

Dans les bois, loin des hommes je me retrouve.

A présent prêt pour la prière ;

Et pleurer comme jamais je n’ai pleuré.

 

Me voici enfin seul face à moi-même ;

C’est le moment de me reposer ;

De ce monde aveugle et méchant ;

Source de tourments et d’agitations ;

 

Je ne suis qu’un vil pécheur, un misérable.

Le ciel m’a tout donné pour le combat : la force,

L’amour de la vérité et des hommes ;

Mais à ma vocation j’ai renoncé.

 

Je pouvais me battre comme un beau diable ;

Lâchement peureux, j’ai refusé.

M’accoutumant de paroles décourageantes : hélas tu n’y peux rien !

Ma mission, je l’ai ainsi trahie.

 

Je ne suis qu’un pécheur, un minable.

Oh Seigneur, pardonne-moi ! Aie pitié de moi !

Mon âme torturée et avilie,

Vient faire pénitence.

 

Certains hommes brûlent de passion.

D’autres sont assoiffés de générosité.

Pour eux je demande l’illumination.

A ceux-là, sera donné de mener le combat.

 

Quant à moi, Dieu Très Haut accorde-moi le pardon !

En ma faveur j’implore  indulgence :

A mon  âme malade et meurtrie, accorde

Une paix non méritée, fusse-t-elle !

 

                                                GBAGUIDI J-E (extrait de ‘’Petites chansons du printemps’’)

 

 

 

 

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7 novembre 2011 1 07 /11 /novembre /2011 11:08

 

 LES BENINOIS ET LE LIVRE : QUELLE RELATION ?

GBAGUIDI  Ph D, M.A

L’immersion du Béninois dans la culture occidentale, loin de modifier en profondeur son mode d’appropriation et d’organisation de l’information sur son environnement, a plutôt superposé deux comportements, produits de deux types de culture : la culture de l’oralité et celle de l’écrit. Le béninois, même non scolarisé a adopté très  facilement les médias de diffusion, à savoir la radio et la télévision_ prolongement technique de la parole dite. Dans le même temps, les médias autonomes (livre, journaux et autres périodiques) peinent à trouver une place véritable dans les pratiques culturelles dans notre société.

            Comment comprendre, expliquer et concilier l’attrait qu’exerce l école sur le béninois la boulimie pour les diplômes propres aux citoyens du Quartier Latin, avec la relation, à la limite très superficielle et très sélective qu il développe  avec le livre. Le livre est un média, avons-nous dit. Et la lecture, un processus de communication,  une interaction, un acte social, une situation où chacun s engage avec toute sa personnalité, ses besoins qui déterminent ses motivations et ses choix.

            .

1 _ En guise d’hypothèse de travail

            La relation que le béninois développe avec le livre et la lecture, tel que nous l’avons observée et continuons de l’observer sur le terrain, nous  autorise à poser ici quelques hypothèses de travail.

                        1_ Il n’existe pas chez le béninois, une relation automatique et directe entre le niveau d’instruction (même supérieure) et l’amour du livre. Si nous nous permettons d’emprunter le terme  de Shannon, nous dirions que l’existence d’un répertoire (même maximal) commun entre l’émetteur et le récepteur n’est pas une condition suffisante pour qu’il y ait activité de communication.

                        2_ La relation au livre observée, ne constitue pas un phénomène isolé et résiduel, réduit à quelques couches ou tranches  de la société. Le phénomène est massif. Il constitue une tendance lourde. Il est un trait de caractère déterminant de la personnalité  (personnalité utilisée ici comme un concept pouvant désigner une réalité individuelle et/ou collective) du béninois, personnalité dont les trois principaux facteurs sont selon Cheikh Anta .Diop : les facteurs historiques, les facteurs linguistiques et les facteurs  psychologiques

                        3_ La relation qu’entretient le béninois avec le livre, est le signe de l’échec des aînés dans leur rôle de servir de modèle à la jeune génération. Sachant que nos sociétés sont encore très largement des sociétés de type postfiguratif  et/ou cofiguratif, nous sommes tenté de dire que le livre occupe la place que les aînés ont voulu et veulent qu’il occupe dans la société béninoise.

4_ Enfin, une quatrième hypothèse, par déduction de tout ce qui précède, et par extrapolation. Les  nouvelles  technologies de l’information et de la communication, dans leur volet CDROM et ordinateur, n’apporteront point en quelques années les grands changements comme le prétendent les discours ambiants.

                       

2 _ Fondements théoriques de l’analyse

Shannon dans sa tentative de théoriser la communication, avait, par un raisonnement linéaire, connu encore sous le nom  de théorie mathématique ou mécanique de la communication  inventé des outils d’analyse comme fiabilité des canaux, codage, encodage et décodage. Le codage et encodage qui apparaissent comme les  principaux  éléments du processus de  la  communication, seraient interdépendants, donc liés par l’existence d’un minimum de répertoire commun à l’émetteur et au récepteur. Ainsi la fiabilité du canal et le répertoire de codes communs seraient selon Shannon les éléments déterminants de la communication. A la naissance des sciences de la communication, cette manière d’entrevoir la communication fut certainement une avancée, mais elle est inefficace pour expliquer et rendre compte de toutes les dimensions du phénomène de la communication. Car s’appuyer sur Shannon, pour élucider les rapports qu’entretient le béninois avec  le livre reviendrait à dire, que le béninois n’aiment pas la lecture parce qu’il n’aime pas l’école, ou, disons-le ainsi, parce qu’il n’aime pas les études ! Or nous le savons,  au Bénin  c’est le contraire qui paraît vrai. Autrement dit, l’amour du livre ou de la lecture, ne serait  pas proportionnel à la qualité et à la quantité du contenu de son répertoire. On peut se permettre ici de parler de compétence linguistique en français, comme élément non très déterminant dans le rapport que développe le béninois avec le livre et la lecture. Il y a d’autres éléments et d’autres paramètres, qui nous permettent de dire que la communication est bien plus qu’une simple transmission ou réception de messages. Car en dernière analyse, le modèle de Shannon  est plus un modèle de transmission que de communication comprise comme une interaction. Et la lecture, à notre humble avis est une interaction entre un acteur (émetteur virtuel) et un  autre acteur (un récepteur réel et concret).

            Dans les conditions ou le modèle de Shannon ne nous permet pas d’élucider le phénomène, nous suggérons donc d’aborder la problématique en nous fondant sur l’approche psychosociologique de la communication  de ABRIC J-C qui définit la communication comme, « l ensemble des processus par lesquels s effectuent les échanges d informations et de significations (…) dans une situation donnée ». La communication qui selon ABRIC J.C, peut être délibérée ou inconsciente, mais qui ne saurait échapper à la triple influence des paramètres psychologiques, cognitifs et sociaux, ce qu’il appelle « facteurs déterminants de la communication ». Cette approche, est aussi celle de Kagan M. C. qui propose de distinguer dans la structure du processus de communication, comprise comme une interaction, trois principaux éléments, que sont : les acteurs (émetteur et récepteur) en situation de communication, les moyens de réalisation ou les canaux de communication, en fin l’environnement socioculturel dans lequel se déroule la communication. Selon Kagan M.C. ces trois éléments sont dans un rapport dialectique, d’influence permanente et réciproque. L’environnement influençant les acteurs, le choix des canaux, le contenu des message et la stratégie de réalisation de la communication.

            Cette approche psychosociologique de la communication, appliquée à notre problématique, permet un discours plus cohérent et plus transparent. L’environnement socioculturel béninois dans une large mesure n’est pas favorable au développement de la lecture, comme source d’information et d’enrichissement de l’individu. La dimension psychologique et sociale de la communication apparaît ici plus lisible et rend mieux compte du  phénomène. Le conditionnement historico psychologique du béninois a fait de lui un homme d’écoute, un homme à activité auditive plus importante.                  

3 _ Le livre  au Bénin: produit culturel par diffusion

            a) _ L e livre : produit culturel par diffusion

            Toute l'histoire des hommes nous apprend que l'être humain a toujours cherché à maîtriser l'information sur son environnement. Pour cela il a « amélioré sa capacité à recevoir et assimiler l'information... et à accroître en même temps la rapidité, la clarté et la diversité de ses propres méthodes de transmissions de l'information »[1]

Cette quête de l'homme s'est traduite au cours des âges par la production en masse de la chose écrite   "le livre" et ce, grâce à l'invention de la typographie en Chine en 1038 par PI  SHANG. Une grande révolution qui sera achevée en 1455 en Europe par Gutenberg.

L'invention de l'imprimerie a fait basculer l'humanité dans une nouvelle aventure, merveilleuse et palpitante; une nouvelle ère, transformant du coup en profondeur, la culture et les rapports de l'homme à la culture.

L’Afrique par diffusion, et partant le Bénin, a été gagnée par l'écriture moderne faisant ainsi son entrée dans la civilisation moderne de l'écrit, la civilisation du livre qui n'est autre chose qu'un degré supérieur de maîtrise de l'information, de sa conservation et de son partage. L’Afrique dominée par une civilisation de l'oralité, une oralité souvent glorifiée et chantée, a fait une place au livre sans vraiment l'adopté. Cet état de chose détermine jusque- là, la très modeste place du livre dans la vie de l'Africain. Héritage de civilisation  et conditions socio-économiques nourrissent le mal du livre. Et si à tout ceci, viennent se greffer  les différents choix politiques faits en matière culturelle, nous avons  le tableau complet des causes directes et/ou indirectes qui expliquent la place de la lecture et de l'état  du livre au Bénin.

            b) _ Le  Bénin. : Caractéristiques anthropoculturelle

                        Le livre est un produit culturel d’importation relativement récent au Bénin. Et il est peu de dire que le Bénin est une société de tradition orale pour justifier l’état des relations entre le béninois et cet objet culturel. Et ce, parce que tous les peuples ont connu au cours de leur histoire une étape d’oralité. Et de ce point de vue la France par exemple, peut aussi vanter une riche tradition orale passée. Mais ceci n’a pas empêché la société française d’inventer d’autres modes de communication  et de conservation du savoir et de l’information. Ceci n’est pas le cas en Afrique en général, et au Bénin en particulier.

                        D’aucuns se permettent de qualifier nos sociétés de « société de culture du secret », ce qui constituerait un obstacle au développement d’une culture de l’écrit, vu comme le commencement de la divulgation des secrets. Mais plus que cela, l’écrit est aussi le début de la dépersonnalisation des rapports humains, donc de diminution et de perte de pouvoir sur autrui.

 

4 _ Approches définitoires, caractéristique et typologie du livre

            a)_ Définition  du livre

Nous présumons que la définition du livre est connue de tous. Mais il ne serait pas inutile ici de rappeler quelques définitions usuelles pour les besoins de cette réflexion.

Selon le" petit Robert" un livre est un assemblage d'un assez grand nombre de feuilles portant des signes destinés à être  lu, le livre est  reconnaissable par le nombre assez grand de ses pages par opposition à la brochure

Les sciences de la communication définissent le livre comme un support d'information, un moyen, un média dit autonome car ne nécessitant aucun raccordement spécial à un réseau particulier avant être utilisé.

Sur le plan  anthropologique, on peut aborder le livre exactement comme un objet, qui deviendrait un instrument en prenant de la valeur, si l homme décidait de lui en donner.

 Enfin, au sens économique le livre est un produit fini, un produit de consommation, donc ayant un coût.

 

 

b) _Caractéristiques  d un média  autonome  nommé  livre

Un média est un équipement technique permettant aux hommes de communiquer  l'expression de leur pensée, quelles que soient la forme et la finalité de cette expression. (BALLE F. 1988 p 51). Quelles sont alors les caractéristiques de ce média?

Les principales caractéristiques du livre découlent des définitions retenues plus hautes. Ainsi en tant qu "assemblage de feuilles portant des signes destinés à être lu», le livre  est un système de codes, un tissu de signes. Ce qui,  nous laisse dire, qu'entre son auteur et le lecteur du livre, il  existe, ou devrait exister un répertoire d'un minimum de codes communs. En d'autres termes, un minimum de compétence linguistique est requis pour avoir accès à l'information, au message contenu et véhiculé par ce dernier. Sachant  bien-sûr, qu'un livre n'est pas seulement qu’un message ; il est aussi une langue, une construction, une esthétique. Faire  la lecture, c'est justement aller à la rencontre de ce tout inséparable, se l'approprier, aller au contact de l'auteur et l'écouter s'adresser à nous dans un tête- tête librement accepté. Le livre comme média autonome fait du lecteur un être autonome aussi. Le livre est un média autonome et disons le ainsi, est un acteur passif dans le processus de la communication obligeant le lecteur à une mobilisation totale de toutes ses ressources (physiques, intellectuelles et psychologiques). L’acteur actif du processus de communication qu'est la lecture, demeure l'homme. Et lui seul, organise et s'organise pour la conduire  à terme. Contrairement à la radio et à la télévision, le lecteur est libre, et non soumis au rythme d’un chef des programmes ou d'un directeur...

Le livre est une marchandise. Certes pas une marchandise comme les autres, et c'est pour cela que le livre est vu, à la fois, comme un produit culturel et comme un produit commercial. Et de ce point de vue, le fruit qu'on en tire, les bénéfices à attendre d'un investissement dans une activité comme celle du livre ne sauraient être "express" comme ces jeux de tombola. Mieux, ces bénéfices ne peuvent toujours pas être évalués en termes monétaires. Le livre, produit commercial est donc un produit spécifique.

 

            c) _Typologie du livre.

            Nous voudrions rappeler que cette typologie est arbitraire. Elle est voulue  ainsi, juste pour apprécier le livre dans le contexte béninois, qui est le cadre de cette analyse. 


Nous voudrions distinguer ici, juste deux grands types de livres. Et ce,  en nous fondant sur un critère arbitraire  tel que : "motivation de l’acte d’achat d’un livre". En essayant de catégoriser les achats, nous distinguons  globalement deux types, à savoir : les livres que  nous appelons pour la circonstance,"utilitaires". Il s'agit de tout ce que nous achetons, parce que, "prescrit " par l'école,  tout ce dont nous avons besoin pour des raisons professionnelles. Le second grand volet est celui des livres acquis par et pour le plaisir. Le plaisir de lire, de découvrir, de nourrir son imagination, d’aiguiser son intelligence au contact de l'autre; l'autre  nécessairement étranger. Disons, le plaisir de rencontrer tout simplement des ‘têtes savantes’ Nous parlerons de livres d'évasion et de culture générale

 

4 _ Le livre dans le contexte socioculturel béninois.

a)_   Aux  origines  du   livre

Parler du livre chez nous au Bénin, c'est avant tout parler de l'histoire de l'institution scolaire au Dahomey, devenu Bénin. Une telle démarche s'avère nécessaire et se justifie par le fait que tout le processus littéraire national, n'est rien d'autre que la conséquence notoire de la scolarisation, comme l’écrit HOUANNOU A. Une scolarisation amorcée en 1861 par les pères des Missions africaines de Lyon arrivés à Ouidah et qui fondèrent les premières écoles, où seront formés beaucoup de jeunes dahoméens.

A partir de 1940, l'administration coloniale décida d'une politique de collaboration avec les missions, en même temps, qu'elle initia des  actions de subventions de ces écoles. L'expérience selon beaucoup de chercheurs se révélera très payante et l'investissement très productif. La prouesse fut aussi remarquable que,  savoir lire et écrire devint la condition première pour se sentir appartenir à la nouvelle société en création. L'instruction ouvre de nouvelles perspectives et assure une promotion sociale.

Si telle fut la situation de l'école, florissante et dynamique, par déduction on peut oser dire, que telle fut aussi la situation du livre, principal accessoire pédagogique dans le processus de formation

Le succès de la scolarisation fut incontestable et c'est justement ce que fera remarquer CORNEVIN R au début du  XXe siècle lorsqu'il écrivait : « trois foyers intellectuels se détachent : le Sénégal, le plus ancien, puis le Dahomey et le Gabon »[2] Selon certaines sources, une opinion similaire est soutenue par Emmanuel Mounier, philosophe français qui visitait pour la première fois le Dahomey et qui,  n'hésita point à donner le qualificatif de "quartier latin" au Bénin. Ce rappel était important à faire, afin d'expliquer ce que j'appelle le paradoxe béninois, seule manière de comprendre la situation actuelle du livre au Bénin et peut-être aussi en Afrique noire francophone. Comment est-il possible que l'école ait eu, et a si tant de succès  sans pour autant favoriser l'adoption du livre comme une source nouvelle et importante de savoir et la lecture comme moyen d’enrichissement permanent?

Cette question peut paraître banale. Car en fait, l'école béninoise aujourd'hui a environ un siècle et demi d'age et si elle n'est pas  arrivée à faire entrer le livre dans notre quotidien, il y a lieu de s'interroger sur beaucoup de choses.  Surtout sur  la perception qu'a le béninois du livre. Que représente le livre dans ses systèmes de représentation et de valeur du béninois ?

 

            b) _ Le livre  dans   l’imaginaire   collectif   béninois

Seul un travail de recherche méthodiquement conduit pourrait nous renseigner d'une manière précise sur la représentation que le commun des béninois a du livre. Mais d'ores et déjà, nous voudrions  bien vous livrer quelques résultats de nos observations purement empiriques. Chez nous au Bénin nous n'offrons pas de livre à un ami, à un parent en guise de cadeau d'anniversaire, de mariage ou de fêtes de fin d'année. Aussi, un enfant à qui vous demanderiez de choisir entre un livre et une chemise, choisirait sans hésiter la  chemise. Promenez-vous, si vous en avez le temps vers la plage, et observez ceux qui occupent les bancs publics. Vous ne verrez presque personne avec un livre comme compagnon. A la plage même le spectacle n'est pas  différent. Continuez votre observation dans les établissements bancaires ou assimilés où il nous arrive de passer parfois plus d'une heure à attendre notre tour dans les rangs. Vous ne verrez personne prendre spontanément son livre de poche et commencer une lecture. Et pour terminer, veuillez faire un tour vers les caisses de la Société béninoise d’électricité et d’eau où il nous arrive de faire toute une matinée debout. Est-ce que nous ‘tuons’ le temps en épluchant un petit roman? Non ! Et puis, combien sommes- nous  à savoir les chemins des librairies avant les rentrées des classes ? Très peu. Mais pourquoi  en est-il ainsi ?

Ce petit tableau  nous montre assez bien que le livre n'est pas notre compagnon, notre" ami ". S’il arrive qu'il soit avec nous, il est vite perçu comme un ‘intrus. Dans ce cas, comment comprendre l'engouement du béninois pour les diplômes qu'il accumule à longueur d'années, en parcourant le monde du nord au sud et de l'est à l'ouest comme le souligne si bien AGBOTON dans son livre  « Culture des peuples du Bénin » ?

Le livre pour le commun des béninois est assimilable à une ‘échelle dont on se sert pour aller sur l'arbre’ qui assure le bonheur: la fonction publique, l'emploi bien payé ou non. Mais en réalité la situation de l'échelle (instrument) est meilleure à celle du livre. Et pour la simple raison que l'on ne jette pas l'échelle, en tout  cas, pas loin de soi quand on a atteint la hauteur souhaitée sur un arbre ou sur une toiture. Non ! On est toujours assez prudent pour comprendre  qu’on  en  aura besoin pour redescendre, alors qu'une fois le diplôme obtenu, le Béninois considère son contrat avec le livre terminé. On se débarrasse assez facilement de ses livres. A défaut de les transmettre à un jeune parent qu'on veut bien aider,  ils atterrissent chez la femme, vendeuse d'ignames et de beignets au bord de nos routes. En conclusion, le livre apparaît juste comme un moyen d'ascension sociale, et non comme un  moyen d'épanouissement individuel, un objet de plaisir

Ce développement n’est peut-être valable que pour les lettrés et les intellectuels. En effet, dans le monde non scolarisé le livre est perçu comme l'objet qui a ouvert les yeux  aux autres peuples qui  ont  pu dominer l'homme noir pendant des siècles, et encore aujourd’hui. De cette perception découle deux attitudes presque contradictoires. La première consiste à  se dire qu'il faut donc s'en servir, pour " s'ouvrir les yeux ". L'autre paradoxalement, consiste plutôt à voir dans le livre (instrument de domination) un objet diabolique, source de perversion et de ruse. Alors,  afin d'éviter à sa progéniture la déviance, on le préserve de l'école, donc du livre.

Nous avons déjà entendu au cours de multiples conversations, des adultes accusés ouvertement la lecture d'être responsable des dépravations des mœurs observées chez les jeunes. En définitive, auprès de qui le livre a  t-il  une bonne image ? On pourrait dire, juste auprès d'une poignée d'inconditionnels, de passionnés ou d’amoureux. Pour  ces derniers le livre est  un moyen d'émancipation, d'épanouissement et d'évasion. Et, surtout un patrimoine commun, fruit de l'intelligence humaine, alors que de grande majorité continue de voir dans le livre un objet étranger à notre culture, lointain et imposé par la civilisation européenne.

 

            c) _  Mœurs  et   pratiques   béninoises

Bon gré mal gré, le livre se trouve dans le paysage du béninois, dans son environnement et il entretient avec lui des rapports assez évocateurs. Et ces rapports commencent pour nous, pour la très grande majorité des béninois à l'age de six ou sept, quand vient le moment de franchir les portes de l'école. Et Dieu sait, dans quelle condition tout enfant a fait ses premiers pas à l'école. Qui n'a pas versé des larmes, hurlé et se fait traîner quelques fois par des parents un peu trop brutaux ? Découvrir le livre, ce précieux outil dans une telle condition déterminera dans une certaine mesure nos rapports futurs avec ce dernier. Pour l'enfant béninois le livre est symbole de contrainte et de tourments.


Pourquoi en est-il ainsi ? La réponse pourrait se trouver dans le fait que, les parents n’ayant plus aucun contact avec le livre ne constituent pas des modèles pour leurs enfants. Le plaisir de papa se trouvant dans les verres... Pour ceux qui ont gardé un certain rapport avec le livre, il est (ce rapport) surtout professionnel. Dans ce cas les parents n'ont que des livres " utilitaires" auxquels un enfant ne saurait toucher, sans voir ‘’pleuvoir’’ des coups de chicottes sur sa petite tête qui a osé toucher au  ‘grand livre’  de papa ou de maman.

Revenons à l'école pour faire remarquer qu'il existe une pratique chez nous qui veut que l'enfant hérite des vieux livres de son frère aîné, les tenues et les chaussures de ce dernier aussi. Alors, l’enfant entre dans une aventure nouvelle, faite de dépaysement et de beaucoup d'incertitude avec "du vieux," : livres cornés, scotchés. Vous imaginez-vous le choc psychologique reçu par cet enfant ?  Quel enfant n'a pas rêvé avoir dans ses mains des livres" pétillants" aux couleurs vives et fraîches, aux contours nets et francs, exaltant un parfum discret à nul autre pareil ? Quel enfant n'a pas  rêvé  pouvoir sortir de son sac, un  livre, son livre à lui, flambant neuf et l'exhiber fièrement devant  les petits copains? Mais combien de nos enfants ont  cette chance? De nos jours un autre phénomène s’observe : la photocopie de quelques pages de livres (souvent ternes grises) qui remplace les vieux livres du grand frère, les librairies par-terre aussi, ou les livres-friperies.  On pourrait dire qu’il se trouve ainsi réuni un faisceau de conditions défavorables à l’enracinement du livre dans les mœurs de l’enfant béninois, c’est à dire l’adulte de demain. Il n’est donc pas surprenant de constater, que pour l’enfant  le livre ne représente  qu’un objet sordide,   source de frustrations, d’humiliation, donc peu  ou pas du tout valorisé par l’enfant.

A six ans  l'enfant découvre le livre à l'école, un milieu étranger, donc étrange, devant l'instituteur, un inconnu qui a un  pouvoir d'appréciation, de sanction sur lui, et devant une multitude de jeunes enfants aussi inconnus  qu'imprévisibles. Rien de rassurant pour l'enfant dans son initiation à la lecture. Alors comment peut- il aimer le livre et la lecture, comment peut il le prendre pour compagnon pour la vie. ?

 

            5 _  L’école : lieu  d’apprentissage  à  la  lecture

« A l'école, je vais apprendre à lire, à écrire et à compter ». Toutes les écoles peuvent-elles encore adopter de nos jours cette petite phrase pour épigraphe au fronton de leur entrée ?

Il y a plus de deux décennies, un diagnostic clair, sans équivoque a été posé: l'école en Afrique est en crise. C'est le constat fait au troisième sommet de la francophonie à Dakar en mai 1989. Un an avant, la banque mondiale avait--elle aussi constaté la dégradation de la situation de l'école en Afrique. Mais, c'est le professeur CHAUDENSON R qui le mieux a décrit la situation de l'école africaine, et ce, quelques années après le troisième sommet de la francophonie. Il s'interrogeait:

« Une école

         _ Où l'on compte souvent 60 ou 80 élèves par classes?

         _  où les élèves n'ont souvent pas de livre, ni de matériel pédagogique

         _ Où il n’y a pas de  mobilier scolaire

         _  Où les maîtres souvent mal formés, peu et irrégulièrement payés n'ont parfois qu'une compétence approximative dans la langue d'enseignement... peut-elle remplir la mission d'éducation et de formation qu'on lui assigne? « (1993, p17)

C'est une interrogation légitime et cruciale à laquelle la réponse ne peut qu'être décevante sinon alarmante.

Tout laisse croire que toutes les conditions sont remplies pour que le livre se porte mal chez  nous en Afrique francophone en général et au Bénin en particulier.

 

6 _  La  promotion  du  livre 

            a) _  Dans  les  médias

Les médias électroniques sauveront-ils le livre ?  Nous ne sommes  pas lasswellien, et partant, ne croyons pas  à "l'effet direct indifférencié" des médias. Mais nous pensons que les émissions culturelles qui font la promotion du livre ne pourront qu'accompagner un mouvement collectif, un renouveau culturel qui dépendra d'un faisceau d'actions à mener par chacun et par tous. Chacun doit  jouer sa partition, sinon on aura beau faire la promotion du livre à la télévision et à la radio, le livre restera sur les rayons des librairies, éventuellement dans les bibliothèques et assurément  dans les tiroirs de leurs auteurs sous  forme  de manuscrits.

 

            b) _ La part  de  la famille

Tout est question d'éducation. Et l'éducation, définie comme l'acte de préparer l'enfant à la vie, de le sortir de l'obscurité doit pouvoir intégrer très tôt le livre à la vie de l'enfant. Ailleurs nous avons vu des mamans faire des lectures au bébé fœtus.  Nous avons vu aussi des parents avoir des séances de lectures, tous les soirs avec leurs enfants de six mois. Nous avons  vu des parents ramener de leur sortie, des littératures pour enfants.

 Il faut apprendre à lire partout et à tout instant et ceci n'est possible que par une éducation et un apprentissage précoce à la lecture. Il faut offrir aux enfants des livres illustrés faciles à lire, à la place d'une chaussure, d'une chemise, d'un ballon ou  tout autre jouet. Il faut apprendre à féliciter les enfants avec des livres, leur faire la fête avec des cadeaux de livres... Nous voudrions juste dire après BALANDIER G. que : « une civilisation s’apprend dès les premiers jours. De véritables montages psychologiques se font tout au long de l’enfance et c’est par eux que se construisent les comportements communs, que s’affirme la relative permanence des sociétés » (1957, p 25).

 

            Conclusion

            Les mutations  intervenues dans les pratiques culturelles de la société béninoise depuis ses différents contacts avec le monde extérieur sont incontestables. L’école est rentrée dans les mœurs et est devenue un moyen d’accès au bien-être et au prestige.

                        Cette compréhension de la scolarisation a produit une manière de considérer le  livre. Le livre est vu comme un objet d’ascension sociale et pour ce faire, le béninois développe et entretient un rapport très pragmatique avec cet objet. Il demeure un homme d’écoute, respectueux de sa tradition de l’oralité. Ceci nous fait dire  que si la lecture était, et il l’est, un comportement culturel, comme dans tout comportement ce qui fait agir le béninois, c’est l’intérêt  immédiat qu’il en tire. Un intérêt qui ne l’éloigne pas de  son besoin de reproduire ce qui représente la norme et de réaliser les valeurs largement acceptées, d’égaler les modèles établis comme supérieurs. Les modèles établis comme supérieurs chez nous, demeurent les sages, les vieux, les intellectuels dits communautaires maîtres de la parole, dont les décès sont assimilés à des bibliothèques qui brûlent et qui apparemment ne troublent  personne.

                        Le béninois fait usage du livre mais, est encore loin d’entrer dans la civilisation du livre. Les réalités objectives de son environnement (ce que Abric J.C. appelle forces externes) le contraignent à l’usage du livre, mais son passé, enfoui dans son moi intime (les forces internes) revient en  surface et a souvent eu le dessus. Dans ce double jeu qui se fait entre le Moi public et le Moi intime, le béninois exprime si bien l’idée du changement dans la permanence en matière des pratiques culturelles.

 

Références  bibliographiques

ABRIC    J.C. Psychologie de la communication: méthodes et théories. Paris : Armand Colin/ Masson, 1996. 186p

AGBOTON  A. M. G.  Culture des peuples du Bénin. Paris : Présence africaine Edition, 1997. 192p    .

BALLE  F      Médias et sociétés. Paris : Montchrestien, 1988. 629p

CHAUDENSON  R. 1989 vers une révolution francophone ? Paris : L’Harmattan, 1989, 224p

HUANNOU  A.  Littérature béninoise de langue française : des origines à nos jours. Paris : Karthala et ACCT, 1984. 301p

KAGAN M. C.   Mir Obchénia. Moskva, IPL, 1988. 316p

NEKPO C.  Culture et éducation, tome 1. Porto-Novo: CNPMS, 1997. 135p

NIKOLAEVNA O. L. Africa: opit  koultournih  préabrazovaniè. Moskva : académia naouk, SSSR, 1991. 256p

SVININNIKOV B. M.  Filossofskiè  problémi  massavih  informassionnih processof . Moskva: Izdatilstvo  Ou- D-N, 1990. 125p

UNESCO, L’affirmation de l’identité culturelle et la formation de la conscience nationale dans l’Afrique contemporaine, Paris : PUF, 1981. 236p         

 



[1] Commission internationale d'étude des problèmes de la communication, voix multiples, un seul monde, 1980 p. 03

 

[2] In Littérature noire de langue française, Puf 1976 p, 105.

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4 novembre 2011 5 04 /11 /novembre /2011 13:39

 

        CULTURE DE LA PAROLE ‘’VAPOREUSE’’ : décryptage de la qualité du débat social au Bénin.

         GBAGUIDI, Ph, D.  M.A

     

Cette réflexion a été publiée dans une revue scientifique (un public restreint donc) il y a de cela quelques mois. Nous saisissons l’opportunité qu’offre  la visite au Benin du Pape pour la proposer à un plus grand nombre de lecteurs. Et pour cause : ladite visite est placée sous le thème :  « Réconciliation, paix et justice » et on peut s’empêcher de se demander si le préalable à tout ceci n’est le dialogue (se respecter réciproquement et se parler franchement)

 Résumé

La démocratie, étant la participation consciente et volontaire des citoyens à la gestion de la cité, elle exige un dialogue, un échange de visions et d’idées permanents entre les acteurs sociaux.

Le dialogue est une condition sine qua non de la démocratie libérale, et non un élément accessoire. Mais il n’est pas suffisant de partager le même répertoire de codes (langue ou langage) pour dialoguer. Le dialogue a ses caractéristiques et conditions, à la fois subjectives et objectives pour être fertile et productif. L’absence ou le non respect de ces conditions,  produit le sentiment  exprimé au Bénin ces moments-ci : celui de l’exclusion, d’une démocratie exclusive, une démocratie des gagnants, nécessairement démobilisatrice des forces et des initiatives citoyennes.

 

Introduction

            La parole est « créatrice » « génératrice », génitrice » ou encore « fertile » ; Et loin de l’extrait biblique qui dit qu’au commencement était le verbe, on peut retrouver dans le patrimoine béninois des éléments de langages qui ponctuent de la manière la plus solennelle l’importance de la parole, du verbe. Dans les cultures du centre du Bénin, on estime que « la parole est le reflet de l’âme de l’homme ». En d’autres termes, sa personnalité.

            Dans le Saint Coran, serait une pensée qui dit : « lorsque ce que vous voulez dire n’est pas plus beau que le silence, il vaut mieux ne pas le dire » ». La parole, sa puissance fait d’elle un outil redoutable et redouté. Et si le sage dit qu’on apprend 21 ans à écouter et 21 ans à parler. C’est pour mieux évoquer cette délicatesse de la parole.

            La parole, nous la pratiquons beaucoup et si souvent que nous finissons par en perdre l’importance surtout dans les rapports humains. Breton P. affirme par optimisme que «  la parole est ce qui lie aux autres, que nous nous adressons à eux directement ou par le biais d’outils de communication » mais la parole peut aussi devenir ce qui nous sépare des autres ; ce qui crée de tension entre les autres et nous. La parole crée et fait du bien ou du mal, selon l’usage de chacun.

            Le Bénin, pays souvent cité en exemple dans le rang des démocraties rétablies depuis 1990, offre depuis quelques mois un spectacle de chaos ambiant qui interpelle tout observateur des processus sociaux. Trois ans exactement après le changement à la tête de l’état, changement souhaité et voulu par 75% de la population, des crispations, des frustrations sont observées. Et chaque jour qui passe ajoute sa dose de tension sociale.

            Un quotidien de la place, a mis à la « Une » il y a de cela quelques jours, « le Bénin en panne de dialogue ». Mais c’est peu dire. Un journaliste d’une radio privée dans une chronique a dépeint la situation de manière, on ne plus précise. Il écrit  « (…) Préoccupé, je le suis aussi, parce que nous semblons rejeter dans le panier de la banalité la dégradation chaque jour plus plongeante du climat politique. Les politiques, nos politiques, ils parlent tout en refusant de se parler. Ils se toisent sans se regarder. Tous, ils prônent la paix tout en la perturbant chaque jour davantage. Des comportements hautement belligènes sont des prêches dits de paix. (…)  Nous côtoyons la déflagration. Patriarches, vous qui avez tant vu, tant fait et tant dit, emblématiques gisements de savoirs et d’expériences, le peuple brûle de vous sentir (…) »[1]

            Il n’y a ni exagération, ni dramatisation  journalistiques dans ce tableau. Ce constat fait, il faut ensuite s’interroger sur les causes qui produisent les effets observés actuellement. Et c’est bien déjà que, dans le tableau peint, l’homme de médias écrit : « les politiques, nos politiques parlent sans se parler. Ils se toisent sans se regarder ».

Ils ne communiquent pas. Ils ne dialoguent pas. Le diagnostic posé est sans contestation. Et pourtant le même journaliste nous dit qu’il y a « invasions médiatiques ». Il y a aujourd’hui entre les acteurs politiques,  un problème de communication, un problème de prise de parole, et de qualité de la parole. La communication, est loin d’être simplement une stratégie. Elle est au cœur de toute œuvre humaine et de toute la vie sociale. Le Bénin est en panne de dialogue, et pourtant, jamais gouvernants n’a autant communiqué ! Aspirants à gouverner aussi. Et si on se permettait de dire simplement que les acteurs politiques en présence sur l’échiquier national se disent des « paroles moins belles que le silence ? »

            L’objet de notre réflexion est de faire une lecture du ‘’ dialogue’’ de la classe politique  béninoise. Un exercice d’où ont disparu les normes élémentaires du dialogue, dont la confiance réciproque, le respect de l’interlocuteur, la prise en compte de son projet…etc., et où règnent, l’interprétation sélective, les attitudes d’évaluation et d’interprétation, les préjugés et les préconçus. En d’autres termes, nous interrogeons le concept de dialogue, pour mieux l’explorer.

            I _ Etat des lieux : constat de la dégradation du dialogue

            Le Bénin, pays souvent cité en exemple dans le rang des démocraties rétablies depuis 1990, offre depuis quelques mois un spectacle de chaos ambiant qui interpelle tout observateur des processus sociaux. Trois ans exactement après le changement à la tête de l’état, changement souhaité et voulu par 75% de la population, des crispations, des frustrations sont observées. Et chaque jour qui passe ajoute sa dose de tension sociale. Ici et là des dénonciations, des injures, des accusations et surtout des supputations de tout genre. Une situation, qui d’après certains observateurs de la vie béninoise depuis les indépendances, n’aurait été jamais aussi déliquescente et préoccupante. Il en a fallu beaucoup moins que cela dans l’histoire du pays, pour que l’armée  intervienne afin de mettre fin à la « pagaille et indiscipline civiles », racontent certains témoins de l’histoire tumultueuse du Bénin. Vingt ans après la Conférence nationale des forces vives le système démocratique pose problème, montre ses faiblesses. Peut être essoufflé simplement !

            a) les observations : Un quotidien de la place, a mis à la « Une »[2] il y a de cela quelques jours, « le Bénin en panne de dialogue ». On ne compte plus le nombre d’appels à la paix lancé par les partis politiques, les religieux de toutes confessions, les Associations de la Société civile, des personnalités indépendantes, des intellectuels. Mais c’est peu dire. Un journaliste d’une radio privée de la place, dans une chronique a dépeint la situation de manière, on ne plus précise « (…) pétitions, invasions médiatiques, lettres ouvertes ; les camps en présence rivalisent de machinations. Ça grogne de toute part, la psychose du chaos est massive, ambiante, enivrante. Elle envahit les visages, déborde les cœurs. Elle ne relève plus du diagnostic de l’expert. Un confrère à peine maître de ses émotions tente de m’endormir en jurant presque, qu’ils jouent à se faire peur. Ce jeu-là aux  mains de celui que le président Zinsou appelle « un imbécile qui fait un geste malheureux et ça flambe. Oui, Pépé président tire ses appréhensions du tableau en présence_ lui dont la témérité de toujours, visiblement faiblit et commence à céder. S’il n’est pessimiste, il est préoccupé comme nombre de fils de ce pays. Préoccupé, je le suis aussi, parce que semblons rejeter dans le panier de la banalité la dégradation chaque jour plus plongeante du climat politique. Les politiques, nos politiques, ils parlent tout en refusant de se parler. Ils se toisent sans se regarder. Tous ils prônent la paix tout en la perturbant chaque jour davantage. Des comportements hautement belligènes sont des prêches dits de paix.

            (…) Point de leurre, nous côtoyons la déflagration. Médiateur de la République, double haut commissaire à la gouvernance concertée  et à la solidarité nationale, sous vos yeux et particulièrement, ces dernières semaines la paix est narguée à l’envie. Patriarches, vous qui avez tant vu, tant fait et tant dit, emblématiques gisements de savoirs et d’expériences, le peuple brûle de vous sentir (…) »[3]

            Ce tableau qui se passe de tout commentaire, est disons-le ainsi, le vécu actuel. Il faut reconnaître qu’il y a eu des signes avant coureurs qui démontrent l’installation progressive de la dégradation de la situation politique et sociale.

            En avril 2008, un regroupement de partis politiques jadis antagonistes a rendu publique une déclaration sans équivoque sur la situation du Bénin au triple plan politique, économique et social. A ce propos, il ne serait pas vain de dire que dans ce regroupement se trouvent tous les partis politiques ayant soutenu au second tour le candidat qu’était le président en poste actuellement. Et mieux, à ce groupe s’est joint le candidat perdant des dernières élections présidentielles. De cette déclaration, nous retenons quelques extraits pour la compréhension de la suite de notre travail. Ainsi, lisons-nous :

« Depuis quelques mois, notre pays est installé dans une situation de tension sociale et politique.

            Au plan social, cette tension s’exprime par les multiples crises ouvertes entre le Gouvernement et les différents corps constitués de la Nation. Elle est aggravée ces dernières semaines par le doute qui s’est subitement emparé des populations lasses de promesses sans suite et d’actions sans incidences significatives sur leurs conditions de vie et de travail. A cette crise de confiance, s’est ajoutée une série de discours et comportements tendant à fragiliser l’édifice démocratique (souligné par nous) que le peuple béninois s’est employé dix huit (18) ans durant à construire.

            Au plan politique, les égoïsmes politiques, la recherche d’intérêts particuliers au détriment de l’intérêt de la Nation et le développement des extrémismes au mépris du consensus sont à la base de la crispation des relations entre les forces et acteurs politiques de notre pays. (…)

Le pluralisme qui a toujours caractérisé l’animation de la vie politique et citoyenne dans notre pays est menacé d’une part, par le populisme dont le développement tend à infantiliser et à instrumentaliser les laborieuses populations de nos villes et de nos campagnes. Le pluralisme politique est mis à mal d’autre part, par l’intolérance politique qui se manifeste de plus en plus dans le pays et la tendance à la monopolisation de la vie politique qui se traduit à la fois par la volonté affichée d’élimination de l’essentiel des partis politiques et par l’acharnement contre certains acteurs de la vie publique. Il est également par l’insolence de préfets qui utilisent généreusement la télévision nationale pour proférer des menaces aux responsables politiques.

            Toutes ces déviances, assorties de manœuvres politiciennes anticonstitutionnelles, constituent des préludes à un retour à pas de charge à la pensée unique. De ce point de vue, elles sont à dénoncer et à bannir de notre système politique.

Longtemps admirée pour sa contribution au renforcement de la démocratie et classée dans le peloton de tête mondial de la presse libre, la presse béninoise peine aujourd’hui à préserver ses acquis. Les ingérences et les injonctions répétées du pouvoir dans ce secteur se caractérisent par la restauration de la censure sur les médias de service public, et par la mise au pas de la plupart des organes privés à l’aide de contrats de non publication d’informations critiques. La monopolisation de la presse par le pouvoir actuel est une dérive inacceptable qui ne laisse aucun espace d’expression libre à d’autres forces politiques et courants d’opinions. Plus grave encore, est le recours à une panoplie de mesures de représailles pour museler la presse : acharnement fiscal, censure, interdiction d’antenne, interdiction de rédaction ou de couverture, interpellations, intimidations et autres menaces. »[4]

Une autre déclaration d’un responsable syndical aux sortir d’une séance de travail avec le chef de l’état peut ici être citée comme une autre étape dans la rupture du dialogue. A. R laisse entendre sur les antennes des radios ce qui suit :

« On s’attendait à une séance de négociation appuyée par le rapport qui a sanctionné les travaux de la commission paritaire que le chef de l’état lui-même a mise en place au début de l’année scolaire en cours pour réfléchir sur les revendications essentielles du Front d’action des syndicats des trois ordres de l’enseignement. Malheureusement, le chef de l’état s’est préparé avec ses collaborateurs pour nous faire subir ce qu’on pourrait appeler une douche écossaise. Il est fâché du fait que nous n’ayons pas suspendu notre grève (...) Malheureusement, le chef de l’état nous a dit : « eh bon ! Nous pouvons aller à la fermeture des écoles, qu’il prie pour nous pour que dans dix mois, en 2011, lorsque les élections auront lieu, que nous puissions avoir un président capable de nous écouter et de résoudre tous nos problèmes. Que lui, n’est candidat à rien ! »[5]

Non moins évocateur, est ce qu’un responsable des cultes endogènes laisse entendre dans une interview sur une radio à la suite d’une affaire d’aide aux cultes vodou

« On prend notre argent. On fait n’importe quoi. On vient, on nous dérange. On dit va devant, va derrière. On dit l’autre parti adverse là, on va contre lui. On les suit. On l’insulte et après si ce chef de parti finit de négocier avec l’autre parti, il vient nous dire maintenant nous allons travailler avec ce parti là. Il y a déjà entente. (…) S’ils vont devant on va aller devant. S’ils vont derrière, on va faire marche arrière. S’ils demandent à gauche, on va à gauche. (…)  C’est pourquoi j’ai dit que la tradition va  déposer une plainte contre les partis politiques, je sais que la justice est pour eux mais au moins on va poser l’acte_ déposer une plainte contre la classe politique. »[6]

            on peut continuer encore longtemps de faire l’inventaire des déclarations entendues, tant de la mouvance présidentielle, que de l’opposition, qui marquent la rupture, mais surtout le fossé qui se creuse au fil des jours entre acteurs de la vie publique béninoise. Dans cette rubrique une déclaration, venant d’une députée face à ses collègues dans l’hémicycle en pleine session doit intéresser : cette élue du peuple fait des déclarations relayées par tous les mass médias. Un quotidien de la place fait de même, sous ce titre :

Ce que R. S. a vraiment dit

« … J’entends dire qu’on va destituer Quenum et mettre à la place de Quenum, quelqu’un du nord (…) Quenum peut déconner peut-être. Mais si vous mettez quelqu’un du nord, si vous destituez Quenum et mettez quelqu’un du Nord et bien, je crois que nous allons  avoir une bagarre. (…) La minorité s’arroge tout le pouvoir et ne laisse rien à la majorité. On va retourner un jour dans l’affrontement. »[7]

Approché par les hommes de médias, un homme politique ayant occupé de grandes fonctions politiques au plan national rétorque, ceci :

« Le président aussi a tenu des propos régionalistes » dixit B. A.

(…) Il estime que si aujourd’hui il y a des réactions allant dans ce sens, c’est parce que le premier magistrat de ce pays même a eu à enfourcher la même trompette. Il rappelle que lors des élections législatives de 2007, il n’a manqué de traiter de tous les noms ceux des ressortissants du nord qui étaient candidats sur les mêmes listes que des béninois du Sud. Quand bien même il a pris le soin d’éloigner les journalistes, des oreilles indiscrètes auraient tout entendu. Pour lui, le camp présidentiel ne saurait démentir le fait. »[8]

Les propos d’une femme, politique ayant aussi occupé de grandes fonctions au Bénin avant 2006 ne condamne pas les propos de la députée : sous le titre « Propos jugés incendiaires tenus à l’Assemblée Nationale : C. Z. approuve R. S. »

« Quand vous êtes assis sous un arbre et que vous ne vous manifestez pas, ce sont les oiseaux qui défèquent sur vous. Maman R. S. n’a fait que dire ce que beaucoup, sinon tout le monde pense tout bas ». Pour la néo centriste, les déclarations de l’honorable R. S. se justifient par le comportement des  actuels dirigeants qui feraient la promotion exclusive des femmes d’une certaine partie du Bénin. »[9]

Dans ce répertoire déjà bien évocateur, les dernières déclarations de l’élue qui récidive sont :

« (…)  Dans ma maison, assis devant moi, devant mon mari, (...) Il a dit : « je vais vous cogner » il a dit ça quatre fois : «  les députés vous, je vais vous cogner ». Il a terminé en disant «  je vais mettre le pays à feu et à sang ». Il l’a dit, je le jure sur Dieu. Il n’était pas seul, il y avait le ministre d’Etat K. qui était là. Il y avait le ministre de l’économie et des finances qui était là. Il avait mon mari qui était là. Il y avait mon fils L. qui était là. Le ministre G. était là aussi… »[10]

 

On pourrait ajouter à ces morceaux choisis de déclarations attribuées surtout à l’opposition, quelques phrases considérées comme des piques envoyées à l’endroit de l’opposition par la mouvance. On se souviendra de phrases : « la vieille classe politique fatiguée », « tout le monde peut parler, mais pas eux. On sait de quoi ils ont été capables », « ils importent des armes et des mercenaires pour former des milices », « ils parlent, eux, nous,  nous travaillons », Et on en oublie. Tellement la vie politique est pleine de paroles ‘’ vipérines’’, qu’on ne peut qu’aboutir à la situation actuelle que vit le Bénin. Et pourtant, communiquer repose sur des principes et de règles.

On remarquera de ces observations empiriques, qu’il y a rupture de communication entre la classe politique. Et pour cause. Crise de confiance, non acceptation réciproque, attitude d’évaluation et préjugés ponctuent toutes les relations et interactions des acteurs politiques. Et pourtant le Bénin ayant fait l’option de la démocratie, et cité en exemple a fait implicitement le choix de la gouvernance concertée donc du dialogue permanent entre acteurs sociaux.

B_ Qu’est ce que dialoguer ?

« Dans une approche systémique,  le dialogue est une interaction  interindividuelle, une relation interpersonnelle. Cette position de départ, permet de déterminer trois éléments entrant dans la structure du dialogue en tant que système. Les acteurs ou sujets en interaction, en rapport de dialogue, qu’il s’agisse d’individus, de  groupes d’individus (...), d’institutions sociales ou de cultures qui se reconnaissent égaux et se respectent. Ensuite, les moyens mis en jeu, le canal (langue, mécanisme et manière d’action) qui sert dans l’interaction. Enfin, nous trouvons dans cette structure l’environnement ou milieu socioculturel. Ces trois éléments, à savoir: sujets, moyens, et milieu, se trouvant dans une relation dialectique, c’est – à - dire,  dans une relation d’influence réciproque, permanente et dynamique, le milieu social déterminant le contenu du dialogue, les moyens à utiliser par les sujets. Ces derniers, à leur tour influençant forcément le milieu socioculturel, par le résultat de leurs actions combinées. Comprendre donc le dialogue, c’est s’immerger dans ce système de relations simultanées, complexes, multiples et multiformes ». C’est une raison suffisante pour nous interroger sur le contexte qui est centre de notre réflexion.

 

II_  Le contexte béninois : diversité et fragilité

a) .Démographie. Nous savons que le territoire et la population constituent les éléments matériels de l’Etat. Mais pour le politologue, la population a plus qu’une valeur d’effectivité. Elle a des caractéristiques socioculturelles qui sont dans un rapport direct avec les formes  d’organisations sociales et politiques.

            Ainsi, on pourrait relever que la population du Bénin est constituées par des regroupements sociaux disparates et hétérogènes imputables à des facteurs historiques connus et ou naturels. Ex : 52 parlers. Ces disparités et hétérogénéités, sont encore, cinquante années après les indépendances, aujourd’hui accentuées par  des clivages – comme par exemple, les clivages Nord/ Sud, ville / campagne, clivages économiques : Secteur formel / informel. Tradition / modernité.

           Nous sommes d’accord pour reconnaître que tous ces clivages ne sont pas des facteurs propices à l’édification de la nation, comprise telle qu’elle a été définie par les spécialistes des sciences politiques. Si la langue est le support de la culture,  un outil privilégié de communication, son rôle dans la formation de la conscience nationale est donc immense. Or, nous avons déjà dit que le Bénin, comporte 52 parlers (langues). On peut en déduire de manière empirique, que nous avons au Bénin 52 modèles de cultures. Donc 52 identités culturelles. C’est peut-être une richesse, mais mal exploitée elle peut se transformer en faiblesse, exactement comme les richesses du sous-sol zaïrois sont devenues source de malheur pour cet Etat.

            b). Caractéristiques  socioculturelles

            Lorsqu’on s’appuie sur la typologie proposée par Mead M. qui distingue les cultures de type postfiguratif, de type cofiguratif et de type préfiguratif, on n’a point du mal à affirmer que dans leur grande majorité les sociétés africaines sont largement encore de type postfiguratif ou de culture postfigurative, dont la continuité dépend de ce qu’on attend de l’ancien", ou de type cofiguratif où " les aînés gardent une situation dominante en ce sens qu’il fixent le style et définissent les limites à l’intérieur desquelles le configuration peut s’exprimer dans le comportement des jeunes. C’est la sanction des aînés qui comptent et non celle des pairs. "*

             Tout ce qui précède nous permet de dire qu’en dépit des différentes influences subies par l’Afrique et des mutations qui sont encore, nos sociétés demeurent bien traditionnelles, dans le sens où  les liens de  parenté (la famille) et la religion jouent encore un grand rôle dans le système d’organisation sociale et leur donnent leur cohésion.

              La parenté a pour effet d’établir une structure hiérarchique rigide, favorisant la formation de cercles concentriques dans la société. Ainsi la parenté constituant le cadre de référence de base de toutes activités sociales, se distingue à 3 niveaux :

            Au niveau inférieur : la famille – le lien familial s’établit en ligne maternelle et paternelle

Niveau moyen : Le clan qui regroupe tous les descendants d’un ancêtre lointain réel ou mythique et ayant conscience d’une commune filiation.

             Niveau supérieur se trouve la tribu – formée par la réunion du clan ou leur éclatement. La tribu est déjà une forme d’organisation politique. Elle fixe les règles, donne naissance à un groupe de production et de consommation. Elle donne et conditionne l’exercice de l’autorité et de la responsabilité..

Au niveau inférieur, le chef de famille au sein de la collectivité qu’il dirige a plénitude de juridiction. Tous les litiges relèvent de son autorité. A l’égard des membres d’une autre collectivité, seul le chef du groupe apparaît. L’individu presque confondu au groupe ce qui explique le principe de responsabilité collective. Ainsi le chef de collectivité apparaît comme la pierre angulaire de l’organisation sociale.

 

La religion : Les religions africaines soutiennent l’existence des âmes et des esprits qui animent la nature. Ces religions qui intègrent toute chose et tout être dans un système complexe, où une place est attribuée à chacun dans ledit système, et où le comportement de chacun peut avoir une résonance dans l’univers, il va sans dire que les règles de la coutume sont indispensables à l’équilibre individuel et collectif… Ainsi l’ordre religieux tient et renforce l’ordre social. Il renforce l’esprit communautaire avec cette particularité que la communauté comprend et les vivants et les morts, ces derniers étant comme les véritables chefs, gardiens de la coutume, arbitres des jeux des vivants et garant du respect de la tradition. A côté de religions africaines, il y a aussi une place importante  pour l’islam et le christianisme. Des religions qui dans le contexte africain peuvent épouser les couleurs du milieu.

            Au vu de tout ce qui précède, on est tenté de dire que l’identité culturelle si tant revendiquée apparaît surtout éclatée, plus ethnique, sinon clanique que nationale. Ce constat est déjà à lui seul un grand obstacle à tout projet de construction sociale et politique  nationale. Même si nous sommes d’avis que l’identité culturelle peut-être affirmée tant au niveau du groupe ethnique que de l’Etat, de la région et qu’au niveau du continent tout entier, son instrumentalisation  malicieuse et opportuniste a mis, met et mettra à mal le projet d’unité nationale.

            Il faut accepter avec ce chercheur béninois, qui dit « avouons le Bénin qui est composé de 52 entités linguistiques ne forme pas encore une entité homogène. Il est juste de parler des ‘’Bénins’’ et non du Bénin, comme le dirait l’autre, car ces multiples peuples ne se sont jamais prononcés pour exprimer leur ferme volonté de vivre ensemble. De ce point de vue, il est difficile de parler de la nation béninoise, car l’élément psychologique de fond n’y est pas encore : la volonté de former une communauté solidaire et unie »[11]

            Dans un contexte aussi hétérogène, et de surcroit fragile, nous pensons et partageons avec GERSTLE J. que «  En communication  politique… Communiquer c’est mettre en commun, partager, et la cité est le lieu par excellence de la réunion des hommes. « La cité comme unité politique est rendue possible par l’usage de la parole et son pouvoir de pacification des relations sociales »[12] il y a donc autre chose dans la communication politique, que la ruse et ou l’habileté. C’est le discours, la parole émise, adressée à autrui partageant le même espace que soi, différent, peut-être de soi. Analyser le discours, le contenu du message par rapport à chaque contexte, s’avère donc primordial.  Car le sens du discours se construit toujours par rapport à un contexte. Et cet aspect ne peut être occulté. Nous  rappelons ici tout le développement fait sur la société béninoise, qui demeure essentiellement une société fragile et très fissurée par d’innombrables clivages.            

Le discours tient donc une place centrale dans la cité, dans la politique, et il n’y a rien de hasardeux si Aristote dans sa définition de l’homme, le désigne « animal social doué de capacité langagière » le langage - le logos est l’être même de l’homme, pourrait dire le philosophe ! Oui, mais ce même langage, lorsqu’il se donne dans le discours de l’opinion, engendre la guerre entre les hommes, comme le souligne AKOUN A. (1994). Toutefois, « du fait même qu’ils parlent, les hommes manifestent qu’ils désirent  le langage qui puisse les mettre d’accord et les arracher à la violence des certitudes sourdes et des passions. Ce langage, dans lequel tout homme ne peut que se reconnaître parce qu’il y reconnaît son propre discours en tant qu’universel, est celui de la raison, c'est-à-dire celui qui n’engendre la conviction de chacun et de tous que par l’argumentation»[13]. Nous venons donc ainsi d’exposer un principe, fondamental de la communication politique dans un espace démocratique. La communication est un instrument de création d’un espace de convivialité pour les citoyens par principe et par nature, différents.

III _  De la qualité de la communication sociale au Bénin.

Pour préserver l’état menacé de chaos, et favoriser l’émergence progressive de la nation tant déclarée, la chronique citée plus haut, se termine par une interpellation à l’endroit de ceux qui pourraient faire un bon usage des vertus de la parole «. Point de leurre, nous côtoyons la déflagration. Médiateur de la République, double haut commissaire à la gouvernance concertée  et à la solidarité nationale, sous vos yeux et particulièrement ces dernières semaines la paix est narguée à l’envie. Patriarches, vous qui avez tant vu, tant fait et tant dit, emblématiques gisements de savoirs et d’expériences, le peuple brûle de vous sentir (…) »

 

le premier et incontournable changement à opérer est le changement du paradigme « communication =  habileté à ruser ». De cette condition découlement la qualité du dialogue, qui elle même reste tributaire du niveau du dialogue voulu avec son interlocuteur.

             _ Typologie du dialogue

La typologie du dialogue proposée par Kagan M. C. repose essentiellement sur les travaux de SAGATOVSKI et distingue quatre niveaux de dialogue. Par niveau, il faut entendre « le niveau  d’éléments à valeur éthique ».

Le premier niveau: « niveau de manipulation » ou « niveau a-éthique ». A ce niveau, un sujet en interaction avec un autre considère, son interlocuteur comme un moyen de réalisation de son projet, ou un obstacle. Comme un objet d’un type particulier, rejetable  au rang « d’outil parlant ».

Le deuxième  niveau: « niveau du jeu réflexif », est un schéma de dialogue, où un sujet dans la réalisation de son « projet de dialogue », prend en compte le contre-projet de son interlocuteur,  mais ne lui trouve aucune valeur intrinsèque, aucun crédit, et travaille pour son échec.

Le troisième niveau: «  niveau légal » ou « niveau contractuel ». Les sujets en interaction reconnaissent réciproquement le projet de chacun, se donnent des modalités et des règles de conduite à respecter dans cette interaction, où il n’y point de gagnant ou de perdant. Ici, la justice et l’équité sont des valeurs fondamentales.

Le quatrième niveau: « niveau éthique ou moral ». C’est le niveau où se réalise la plénitude de l’interaction humaine. C’est le niveau supérieur dans les relations  humaines de type sujet / sujet, une relation entre partenaires égaux, libres, qui s’acceptent, se respectent, et s’engagent volontairement dans un projet commun.

Il n’est pas difficile de s’apercevoir que le niveau du dialogue entre les acteurs politiques au Bénin se trouve au premier niveau. Chaque acteur prenant l’autre pour un objet de type particulier et non un sujet ; un moyen de réalisation de son projet à soi. D’où tous les blocages de la communication et les tensions sociales sans cesse croissantes 

Conclusion

            Nous faisons nôtre cette pensée de BRETON F. pour finir notre réflexion « Il serait bien sûr trop facile et trop réducteur d’affirmer que le déploiement de la parole représente une solution universelle applicable à la plupart des problèmes que le monde actuel éprouve. Ils n’en reste pas moins que bien des difficultés que nous éprouvons sont liés à une absence de parole ou, pire à un usage violent et dominateur de la parole. Or l’un des pouvoirs de la parole est précisément de s’opposer à la parole du pouvoir. La parole est une alternative à la violence du monde, elle bouleverse tout sur son passage, pourvu qu’elle soit libre, authentique et d’abord soucieuse de l’autre. Elle acquiert alors une force inouïe. L’homme, en quelque sorte, serait contenu dans sa parole. Comment dire mieux l’importance et le caractère vital de la parole ? »[14] Raison essentielle pour ne pas la banaliser, la monopoliser, ou la confisquer.

 

 

 

 

 

           

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



[1] L’auteur de cette chronique, KASSA J. est journaliste à la radio Golf FM de Cotonou, et a diffusé cette chronique  courant septembre 2010.

[2] L’Autre Quotidien du 15 octobre 2010, organe d’information général édité à Cotonou

[3] ibidem,

[4] Déclaration des partis politiques sur la situation nationale en Avril 2008, publiée dans la Nouvelle Tribune

[5] AFFAGNON R. sur Golf FM dans une édition de 19H30

[6] Dah ALIGBANON sur la radio Océan FM de Cotonou.

[7] .Encadré p. 3 du 8 mars 2010- N° 1842 la Nouvelle Tribune

[8] ibidem,

[9] Sagesse Info N° 052 du 8 mars 2010 p.3 Actualité

 

[10] In l’intégralité des propos tenus par R. S. à l’hémicycle dans La Nouvelle Tribune N° 1962 du 14 septembre 2010

 

[11] BIO BIGOU B L les questions du régionalisme, de la décentralisation et du courage politique,  Cot : 1995 p 13

[12]  GERSTLE j La communication politique. Que sais-je p.4

 

[13] AKOUN A. La communication démocratique et son destin, p.22

[14] BRETON T Eloge de la parole. Paris :    p. 8

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20 octobre 2011 4 20 /10 /octobre /2011 11:33

  

CREATION ARTISTIQUE: REFLEXION SUR LA LIBERTE D’EXPRESSION ARTISTIQUE AU BENIN

 

                                                                 GBAGUIDI, Ph, D M.A

                                   

Introduction

La plupart des observateurs et des spécialistes de lettres s'accordent assez facilement, quand il est question des caractéristiques du processus littéraire au Bénin, sur deux choses. La première, est que le décor littéraire au Bénin a été planté par les romanciers et les essayistes, ce que d’aucuns appellent, de manière rébarbative, les prosateurs. Ils ont, en effet, été les seuls maîtres du terrain et les seuls véritables acteurs du monde littéraire, jusqu'aux indépendances. La deuxième chose qui fait unanimité aussi, c'est que, la poésie née dans les années soixante,  n'a été florissante,  qu'entre1960 et 1972. Depuis c'est la grande traversée du désert pour les poètes béninois.

Plus de trois décennies  que dure la crise de la production littéraire et artistique au Bénin. Plus de trente ans, que la poésie est agonisante. Aucun auteur nouveau n’émerge et ne s'impose par son travail, dans le monde littéraire. Et de moins en moins la poésie, même celle des "anciens" a une visibilité sur le marché littéraire.

Les semences de poètes tombent-elles sur des sols arides? Ou bien, attendent-elles plutôt une terre mise en jachère ? Dans ce cas,  pour combien de temps encore?

Au  vu des observations faites sur le terrain, d’une part et prenant en compte différents témoignages obtenus, ici et là avec des acteurs du domaine, d’autre part, nous nous sommes permis cette réflexion sur les problèmes de la création poétique au Bénin. Notre objectif_ tenter de construire la relation objective qui devrait exister entre création artistique, société, et créateur (artiste), afin de déceler les causes et facteurs favorisant l’état d’immobilisme dans ce domaine de création. Le créateur béninois, posant un acte de communication, la poésie est un, est-il libre en son âme et conscience, débarrassé des contraires, tant sociales, que techniques dans sa démarche de créateur d’œuvre de l’esprit ? Comment peut-il rester artiste béninois, donc satisfaire une cible bien précise vivant dans un environnement déterminé, et aspirer à la « beauté », qui se veut universelle ?

Dans ce grand dilemme, non résolu, il a tôt fait d’opter pour le silence, en lieu et place de crier et de revendiquer sa liberté d’expression comme l’ont fait d’autres. La renaissance de la poésie est à cette condition, la liberté d’expression, dimension essentielle de l’homme intégral.

 

 

I _Contexte de formulation de la problématique et postulats de travail

 

1- Contexte de formulation de la problématique

           

L'absence des poètes et de la poésie sur le marché béninois est une évidence. Quelques librairies constituent le marché du livre au Bénin. Toutes concentrées à Cotonou, elles sont surtout le réceptacle des productions littéraires, de matériels didactiques et pédagogiques importés de l’extérieur. Quelques fois, on y décèle des auteurs béninois considérés à juste titre comme des classiques béninois: des romanciers, des auteurs dramatiques, des essayistes et de rares poètes. Les jeunes auteurs sont des "cheveux" à rechercher dans une botte de foins...

La poésie, n'a pas que déserté les rayons des librairies au Bénin. Elle a déserté aussi le forum des médias. Point de publication littéraire sur le marché, pour  consacrer des pages d’analyse à la création artistique. Point d'intérêt pour la chose littéraire dans  les journaux d'information générale. Les radios, nombreuses ces derniers temps grâce à la démonopolisation des ondes, sont plutôt des débits de musiques dites ‘’branchées’’, dont raffolerait une certaine jeunesse béninoise, audimat oblige! Cette réflexion reste aussi valable pour la télévision, tant privée que publique. Une sorte de complot du silence contre tout ce qui apparaît comme intellectuel, donc trop sérieux! Une lueur encore timide vient des établissements d'enseignement secondaire privés qui créent et animent des revues qui essaient de susciter des vocations et de révéler des talents.

En douze années de production d’une émission de promotion du livre au Bénin, nous avons reçu environ deux cents auteurs d'œuvre de l'esprit, dont la plupart sont des auteurs, écrivains romanciers, essayistes, nouvellistes  et  chercheurs universitaires. Et moins d’une dizaine d’auteurs poètes, dont une congolaise, une antillaise. Sur huit poètes béninois reçus, seuls trois ont été édités et ce, après dix ans de recherche d'aide. Le reste parmi ceux qui ont été reçus, l’a été avec des manuscrits, et,  attend toujours le miracle pour se faire enfin éditer. Des années que ça dure....Et pour combien de temps encore ?

Pourtant, les vocations existent. La volonté aussi. Mais c’est sans compter avec un environnement qui, enchaîne, embrigade dans des ‘’chinoiseries’’ à ramollir toutes ardeurs. En effet, réduisant la poésie à la seule versification, le milieu intellectuel béninois a brisé et anéanti beaucoup de vocations, à qui on a tôt fait de conseiller de s’orienter vers la prose.

L’objet de cette réflexion ne porte pas sur la poésie en tant que genre, mais en tant qu’élément de communication. Mais comment s’atteler à cette tâche, sans lever les équivoques autour de la poétique et de la poésie, de la poésie et de la versification. Car la poétique ne se réduit nullement à la poésie, et toute versification n’entraine point la poésie. Et, se fonder sur les seuls critères de la versification pour juger de la beauté d’une production poétique, peut s’avérer une erreur, sinon l’obstacle qui a bloqué le développement du champ de la poésie au Bénin.

 

2-Postulats de travail

De tout ce qui précède, à la suite JACOBSON R. qui affirme ceci « Je pense que la réalité fondamentale à laquelle le linguiste à affaire, c’est l’interlocution_ l’échange de message entre émetteur et receveur, destinateur et destinataire, encodeur et décodeur. Or on constate actuellement une tendance à en revenir à un stade très, très ancien, je dirais un stade pré-whiteneyen de notre discipline : je parle de la tendance à considérer le discours individuel comme la seule réalité. Cependant, je l’ai déjà dit tout discours individuel suppose un échange. Il n’y a pas d’émetteur sans receveur »[1], nous postulons que la création est un processus de communication comportant « émetteur message (canal) et receveur». On ne peut donc pas procéder par isolement, en privilégiant seulement le texte dans l’évaluation de la création artistique.

Ensuite, s’exprimer « implique la sélection de certaines entités linguistiques et leur combinaison en unités linguistiques d’un plus haut degré de complexité : le locuteur choisit les mots et les combine en phrases conformément au système syntaxique de la langue qu’il utilise. Les phrases à leur tour sont combinées en énoncés. Mais le locuteur n’est d’aucune manière un agent complètement libre dans le choix des mots : la sélection doit se faire à partir du trésor lexical que lui même et le destinataire du message possèdent en commun. »[2] Ainsi parle le chercheur, et nous ajoutons : « en face de ces contraintes objectives, le créateur doit par sa liberté se donner les moyens de se faire son style propre. C’est notre deuxième postulat.

En fin, un travail d’évaluation sur un texte de poésie, n’est rien d’autre qu’un travail sur le langage, considéré, au point de vue « d’une fonction prédominante », comme le souligne JACOBSON R. d’où notre troisième postulat : toute évaluation doit recenser toutes les fonctions du langage, donc du texte en présence

 

II - Clarifications conceptuelles

Langage : est défini par Le Robert, comme la fonction d’expression de la pensée et de communication entre les hommes. Il est aussi la mise en œuvre au moyen d’un système de signes vocaux (parole) et éventuellement de signes graphiques (écriture) qui constitue une langue. M. GREVISSE, dira de même aussi, quand il affirme que « l’homme exprime généralement ses idées, ses sentiments, ses volontés et ses sensation par la parole (le langage parlé_ ou par l’écriture, c’est le langage écrit). Ceci passe par la phrase, qui est, elle- même un assemblage organisé logiquement et grammaticalement pour faire sens.

Le langage, ainsi serait la réalisation concrète un acte de communication, alors que la langue est un ensemble de signes, un système conventionnel régit par des normes et lois internes.

           

Création : on entend par création, selon le dictionnaire philosophique, un processus de l’activité humaine ayant pour résultat la formation de nouvelles valeurs matérielles et spirituelles. C’est aussi la capacité de l’homme de créer par le travail, à partir d’un matériau fourni par la réalité (a partir de la connaissance des lois du monde objectif) une nouvelle réalité satisfaisant à de nouveaux besoins sociaux. Etablissant une typologie ou forme de création, en partant du critère « caractère de l’activité créatrice), on distingue les créations de l’inventeur, les créations de l’organisateur ou manager, les créations scientifiques, et les créations artistiques.

            Platon trouvait que l’art était une passion de Dieu. Schelling, voyait plutôt une synthèse du conscient et de l’inconscient. L’art, pour Bergson appartenait de l’intuition mystique, alors que Freud le traitait comme la manifestation de nos instincts.

 

            Artistique : qui se rapporte à l’art. Alors comment définir l’art, catégorie à laquelle appartient la poésie ? L’art, la plupart du temps est défini comme la recherche du « beau ». Cependant du « beau », il existe de nombreuses approches de définitions ; ainsi Baudelaire, définissait le beau comme ce qui est bizarre, extraordinaire, alors que Valéry disait du beau qu’il « est ce qui désespère ».

            Deux grands philosophes, Platon et Kant nous livrent leur acception du « beau », en ces termes. Le premier (Platon), montre que le beau est l’objet de l’amour, et le terme d’une ascension de l’âme (…) le beau se confond avec le bien car « il est impossible qu’en visant le beau on atteigne ce qui n’est pas le bien ». C’est une définition en quatre temps que nous donne Kant dans la « critique du jugement », il écrit «  le beau est l’objet d’une satisfaction désintéressée ; le beau « est ce qui plaît universellement sans concept » : c’est à dire qu’on ne peut pas prouver la beauté, mais l’éprouver. Le beau est « la forme de la finalité d’un objet en tant qu’elle y est perçue sans représentation de fin » : autrement dit, une œuvre ne vise pas une fin utile mais entre toutes ses parties, il y a un accord interne ; enfin, est beau « ce qui est reconnu comme l’objet d’une satisfaction nécessaire » en un mot tous les hommes doivent y être sensibles.

 

            La nature de l’art : reproduction ou transformation

            En s’appuyant sur le développement proposé dans  ‘’ L’Homme et le Monde’’ de Bordas, on apprend que de l’Antiquité au Moyen âge, le premier critère de la création artistique, fut la « ressemblance ». Il faillait en observant la nature pouvoir la reproduire à l’identique, la copier. Et c’était bien  la règle principale qui régissait l’art, surtout pictural : la capacité   « d’imiter la nature ». Et, quand Platon, voyait le peintre inférieur au philosophe, c’était pour stigmatiser le manque de distance du peintre ; car contrairement au philosophe, il est « l’esclave des apparences »

            A cette conception de l’art qui durera, jusqu’au XIXème siècle, on peut opposer, une, certainement plus intéressante et  plus audacieuse, qui considère l’art, non pas comme une reproduction du réel, de la nature, mais plutôt comme sa métamorphose. Ce que nous appelons la transformation de l’image du réel. Malraux, un grand homme de culture, un des adeptes de ce courant, pense que par « la métamorphose, l’artiste  impose à la diversité du réel une forme, un style ; cette forme n’est pas issue du réel mais de la spontanéité de l’artiste et de sa culture ». Pour ce faire, l’artiste ne doit pas voir les choses comme le commun des mortels, sous un angle utilitaire.

            L’art est une victoire de l’esprit contre les lois aveugles de la nature, il est le résultat réussi d’un effort pour jouer avec ces lois sans les nier, en les transcendant. Ainsi la grâce est un défi aux lois de l’équilibre, ainsi les flèches des cathédrales sont un défi aux lois des masses et de la pesanteur. Ainsi parle le philosophe.

 

            La liberté : au nombre de toutes les définitions, les unes aussi, ou plus savantes que les   autres ; et au delà du distinguo, qu’il convient d’opérer entre approches philosophico théorique et pratico juridique du terme, nous adoptons ici, la définition de Bossuet, énoncée dans « Traité du libre arbitre » qui dit  «  plus je cherche en moi-même la raison qui me détermine, plus je sens que je n’en ai aucune autre que ma volonté… je sens par là clairement ma liberté ». La liberté d’expression artistique est, devrait être du domaine du libre arbitrage.

 

III - Poétique et poésie : de la théorie de la poétique

 

« L’objet de la poétique, c’est avant tout, de répondre à la question : qu’est-ce qui fait d’un message verbal une ouvre d’art. »  Ainsi parle Jacobson, et il poursuit en ces termes «  La poétique a affaire à des problèmes de structure linguistique, exactement comme l’analyse de la peinture s’occupe des structures picturales ». Le chercheur, dont la valeur ne peut être contestée, n’a pas affirmé que la poétique a affaire la poésie. Mais plutôt, de dimension esthétique, pour emprunter les termes de BOURDEREAU F. et FOZZA J-C d’un message verbal. La poétique recherche dans un énoncé verbal ce qui fait sa beauté. De ce point de point tout énoncé, même les proses font partie intégrante des préoccupations de la poétique. Cette opinion qui a toujours été la nôtre, se trouve confortée par celle du chercheur qui condamne à juste titre, la volonté qu’éprouvent certaines catégories de chercheurs à dresser les cloisons entre études littéraires et étude linguistiques. Un texte littéraire, certes peut être étudié entant que tel, mais il est avant tout un élément de communication, ayant un ou des destinataires virtuels, fussent-ils !

A cet égard, il nous est loisible ici de vous faire part d’une anecdote que partageait avec nous (étudiants), le professeur de littérature.

« Un prince tomba amoureux d’une femme et se décida de le lui faire savoir. Alors il prit sa plume, la trempa dans de l’encre et de sa plus belle écriture dessina sur le papier : vos yeux me font mourir d’amour, Madame. Après avoir lu et relu, il se trouva insatisfait, mais aussi furieux de ne pouvoir dire exactement ce qu’il éprouvait. Il fit appelle à son précepteur. Tremblant et apeuré le vieil homme se précipita dans la chambre du jeune prince abattu et malheureux. Le prince fit l’effort de lui narrer son problème, avec pour consignes strictes de rédiger une lettre de déclaration d’amour à sa dulcinée. Lorsque le précepteur prit connaissance du brouillon du prince, il le trouva beau. Et le prince de lui répliquer : je voudrais encore plus beau…Quand il revient des moments après, il laissa au jeune amoureux de prince ce que voici :

                _ Madame, vos yeux, d’amour me font mourir !

                _ Vos yeux Madame, me font mourir d’amour !

                _ Vos yeux, d’amour me font mourir, Madame !

                _ Vos yeux Madame, d’amour me font mourir !

                _ D’amour, Madame, vos yeux me font mourir !

                _ D’amour, vos yeux me font mourir, Madame !

            à la lecture des propositions du précepteur, les yeux tantôt tristes du jeune prince, se mirent à briller de joie. Le vieil homme craignant les courroux du palais, pouvait afin respirer… le prince l’embrassa et le remercia chaleureusement. Mais le vieil homme eut l’honnêteté de lui faire remarquer que rien de fondamental n’avait changé par rapport à son brouillon. Non, répondit le prince. Dans vos textes, il y a quelque chose qui manquait dans le mien. Pourtant, ce sont vos propres mots finit le vieil homme avant de rabattre la porte sur le jeune amoureux ravi. »

Quelle est la moralité de cette anecdote : le jeune prince voulait sortir de la banalité, de la routine. Mais pourquoi ? La réponse se trouve dans le contexte : il est amoureux, il veut le faire savoir de manière originale. Il voulait construire une belle phrase pour sa bien aimée. A notre avis, son seul problème, ce fut de ne point chercher à aller au delà de la structure primaire de la phrase française, disons, de la syntaxe qu’on résume souvent ainsi : S + V + C  (sujet – verbe – complément)  « vos yeux me font mourir d’amour, madame ».

Le vieil homme, quant à lui, à la recherche du beau, donc au nom de la poétique, a bousculé l’ordre des choses. Disons des éléments de la phrase. Il a osé ne pas respecter la structure primaire de la phrase française, et notre prince s’en est trouvé émerveillé. C’est ce que nous appelons la liberté de créativité de l’artiste.

Enfin, les propositions ramenées au jeune prince n’ont rien en commun avec de la poésie. Mais toutes sont le symbole d’une recherche de poétique, du beau, du bien dire.

Jacobson R, dans sa démonstration sur le phénomène de la poétique, nous édifie sur la question par  les exemples cités ici. Il s’agit d’une conversation entre, nous supposons, un homme et femme. Il écrit :  « Pourquoi dites vous toujours Jeanne et Marguerite, et jamais Marguerite et Jeanne ? Préférez-vous Jeanne à sa sœur jumelle ? », « Pas du tout, mais ça sonne mieux ainsi. (Souligné par nous)».[3]  Et il poursuit en écrivant, « Dans une suite de deux mots coordonnés, et dans la mesure où aucun problème de hiérarchie n’interfère, le locuteur voit, dans la préséance donnée au nom le plus court, et sans qu’il se l’explique, la meilleure configuration possible du message. »[4]

Le second exemple, « Une jeune fille parlait toujours de « l’affreux Alfred. » « Pourquoi affreux ? « parce que je le déteste. » « Mais pourquoi pas terrible, horrible, insupportable, dégoûtant ? », « Je ne sais pas pourquoi mais affreux lui va mieux ». Sans s’en douter, elle appliquait le procédé poétique de la paronomase, écrit Jacobson R.

Dans ces deux exemples du grand linguiste, nous déduisons tout simplement que, tant dans le premier cas, que dans le second, nous avons une sorte de subjectivité, qui ne s’explique que par la liberté de dire (bien sûr sans enfreindre aux normes de la langue), comme nous le sentons, mieux, du moins plus beau, ou expressif pour nous. Le grand poète russe Pouchkine, disait à sa dulcinée « Je vous aime. Oui, vous aimer est encore possible. Vous aimer comme au premier jour, d’un amour ardent. »[5]. Et à la question de savoir pourquoi, il vouvoyait sa femme bien aimée, il donna la réponse qui suit « à un être cher, il faut des symboles précieux aussi. Le « tu » est moins onéreux et dépréciant, méprisant ». Ainsi, aurait parlé Pouchkine ! Mais qui des béninois n’a pas appris le contraire ?  Culturel ? Nous ne le croyons pas, puisqu’au même moment, d’autres auteurs poètes russes, comme Koltsov A. V. s’éloigne de cette pratique et s’accommode bien avec le « tu » « Quand je te rencontre, quand je te vois, quelles agitations, quels feux embrasent mon cœur »[6] La recherche du beau, du bien dire et surtout de bien exprimer ce qu’on pense, doit être un souci, librement voulu, permanent pour tout locuteur. En l’occurrence le créateur d’œuvres de l’esprit.

Nous avons tous à des degrés divers, entendu parler ou étudier la célèbre déclaration au jury de ZOLA E. (1840-1902) sur l’affaire DREYFUS. Qui connaissant ce texte, peut nier toute sa charge poétique, ou si vous le voulez, dénier à ce texte la fonction poétique dont elle est chargée. Vous y déceler des règles de la rhétorique et de l’élocution, telles que les parallélismes, les gradations, les anaphores et j’en oublie. Personne n’a jamais pu affirmer jusqu’à ce jour que le texte en question fut de la poésie. 

Pour conclure sur cette question, nous voudrions dire deux choses : la première, est qu’on ne saurait demander à des auteurs dont on juge les productions dépourvues de beauté, de s’orienter vers la prose, car, et la prose et la poésie, doivent toutes à la poétique. La deuxième chose est qu’on ne saurait réduire la valeur intrinsèque de la poésie aux seuls critères de structure et de beauté (poétique) au détriment des autres fonctions qu’elle peut bien remplir. Et c’est là, la question fondamentale de la poésie au Bénin.

C’est pour cette raison que nous disons ensemble avec Jacobson R. que «  Malheureusement, la confusion terminologique des études littéraires avec la critique pousse le spécialiste de la littérature à se poser en censeur, à remplacer par un verdict subjectif la description des beautés intrinsèques de l’œuvre littéraire. Disons tout de suite que, …La fonction poétique n’est pas la seule fonction de l’art du langage, elle en set seulement la fonction dominante, déterminante. Cependant que dans autres activités verbales elle ne joue qu’un rôle subsidiaire, accessoire. Aussi traitant de la fonction poétique, la linguistique ne peut se limiter au domaine de la poésie. Parfois ces différentes fonctions agissent séparément, mais normalement on a affaire à un faisceau, à un paquet de fonctions »[7].

Le problème essentiel pour l’analyse du discours, et la poésie, entant que production artistique en est un,  est celui du code commun à l’émetteur et au receveur et sous-jacent à l’échange des messages. Toute communication serait impossible en absence d’un certain répertoire de ‘’possibilités préconçues’’ ou de ‘’représentation préfabriquées’’, comme le disaient les ingénieurs, et notamment Mackay cités par Jacobson R. (théories linguistiques et logiques du langage)[8].

 

V _  l’état  de la poésie au Bénin :

Prendre conscience de l'état de la poésie et s'interroger sur les causes de l'agonie de cet art chez nous  est une nécessité, un devoir  intellectuel avant d'être politique si on veut.

De nos multiples conversations et rencontres, nous avons  eu quelques pistes de réflexions susceptibles d’éclairer sur certains facteurs qui expliquent cet état de chose :

           

1 - Les préjugés : un poète = un génie

            On peut définir la poésie de plusieurs manières. Au sens  strict du terme la poésie est un texte rédigé en vers, avec tout ce que cet exercice comporte de contraintes techniques. Mais cette définition côtoie, une seconde, plus large, disons même plus flexible, qui conçoit la poésie comme un texte, en vers ou en prose, où l’écrivain donne libre cours à une inspiration lyrique.

            Si, telles sont les différentes approches de définitions de la poésie, rien ne nous permet de trouver des germes spécifiques aux poètes. Mais, on sait aussi, qu’un grand nom comme Voltaire, définissait la poésie comme « la musique de l’âme, et surtout, des  âmes   grandes et sensibles ». Alors les poètes seraient de grandes âmes !  Une grande âme_ un demi dieu_ un génie…donc

Les rares béninois qui créent, qui publient s'adonnent volontiers au genre romanesque où ils prétendent être plus à leur aise. On en déduira, qu'ils  sont beaucoup moins à l'aise dans la création des œuvres poétiques. Ils ne sont pas de grandes âmes ! En effet, pour nombre de jeunes béninois rencontrés et interrogés, un poète est avant tout un génie, un être hors du commun, un illuminé, une sorte de Moise ayant pour mission de recevoir des messages divins des mondes supérieurs pour les mortels d'ici-bas. L'image du poète n'est donc pas banale. C'est une image noble, magique, très valorisée et valorisante. On en a conscience. Hautement d'ailleurs. Le paradoxe vient du fait que, cette image bien que valorisante est loin d'être excitante, stimulante. Elle devient écrasante, paralysante et n'entraîne que des attitudes de répulsion vis-à-vis de ce genre littéraire. C'est à croire que la jeune génération de créateurs béninois se refuse d'assumer de si lourde responsabilité, disons symbolique. Elle n’aspire plus à quelque chose d’aussi élevée, à une si haute place. Elle veut être plus terrestre,  

Mais en réalité, un poète, est-il un génie ? A chacun sa réponse. Platon depuis l’Antiquité affirmait déjà que l’art est le jeu de Dieux ! Pourquoi s’interdire de jouer au jeu des dieux ? Mais, ce préjugé n'explique pas tout dans ce débat.

 

2 - Quel statut pour la poésie : un art et /ou une science?

Nous venons de dire que la tendance est de prendre un poète pour un génie. En d’autres termes, un poète est un être qui sort de l’ordinaire. Il est détenteur de toutes les ‘’sciences infuses et secrètes’’, donc un surdoué. Ce terme de génie placé dans le contexte africain, mais surtout béninois,  peut prendre encore  une autre dimension. On passe de l’être super intelligent, à l’être mystérieux, détenteur d’un pouvoir surnaturel à lui confié par un être, lui aussi transcendantal  lors d’une ‘’rencontre en pleine forêt’’, ou au cours d’un sommeil, qu’on dirait initiatique. C’est d’ailleurs une version dont la plupart des chanteurs et autres créateurs se servent, pour expliquer leur talent artistique et certaines compétences jugées innées et souvent découvertes à un âge avancé.

La poésie est-elle un art, une compétence qui se révèle au poète par un Etre mystérieux qu’on nommerait « dieu de la poésie » ou une technique, un système de savoirs auquel quiconque pourrait avoir accès s’il le désirait?

            La réponse à cette question ne va pas de soi. Certes, une certaine classification traditionnelle des arts  place la poésie dans la catégorie des arts rythmiques au même titre que la danse et la musique. Alors, si tant est que la poésie relève du domaine de l'art, elle est donc avant tout du monde des émotions, et de l'imagination créatrice. Elle est l'expression d'une expérience rigoureusement intime, profonde donc personnelle. Elle est sensibilité, expressivité, sincérité, pureté et surtout liberté. Et nous ne faisons nullement preuve d’originalité en le disant, car Georges SAND écrivait déjà : « chez Chopin, la création était spontanée, miraculeuse ; il la trouvait sans la chercher, sans la prévoir, elle venait, complète, soudaine, sublime »[9]. Une idée similaire aurait été avancée par Chateaubriand : « Un beau jour, je m’étends, je ferme les yeux complètement. Je ne fais aucun effort. Je laisse se dérouler l’action sur l’écran de mon esprit … Je regarde en moi les choses se faire. C’est un rêve. C’est l’inconscient »[10]     Ceci nous conduit à dire comme l'autre, que la poésie est victoire personnelle sur les contraintes, les dures lois de la nature qui nous défie au quotidien.

Mais, nous  savons bien qu'en matière de poésie, il ne suffit pas d'exprimer son monde intérieur. Il faut le faire d'une certaine manière, dans une certaine forme, puisque, même le monde intérieur quelque beau fut-il, doit être bien présenté, et ce, selon les règles et les critères du beau. Le tout n’est pas d’avoir de belles choses à dire, il faut se donner les moyens de bien le dire. Le ‘’beau’’ et le ‘’bien’’ doivent répondre à la loi de l'harmonie...Selon une certaine école, ou courant de pensée, ici s'arrête la liberté de création du poète. Et c’est ici que commencent les déboires de la poésie, en général et de la poésie béninoise en particulier

 

3 -  La poésie_ un système de savoirs aussi !

Qui n'a pas été confronté, dès ses premiers contacts avec la poésie, à des notions telles que : poésie lyrique, poésie épique, poésie didactique, métrique non régulière, alexandrin, rime pauvre, rime riche, rimes embrassées, féminines ou masculines, et j'en oublie. Si la liberté du créateur s'arrête ici à ce point, c'est aussi là que démarre tous les cauchemars des jeunes qui aspirent à la création poétique.

En effet, la toute relative compétence des jeunes en matière de technique d'écriture poétique, doublée d'une compétence linguistique, elle aussi approximative n'arrange rien pour ces jeunes dont la seule ambition légitime est de pratiquer un art qu'ils affectionnent. Si nous devrions nous référer à notre expérience personnelle, nous vous dirons, que malgré nos études de lettres, études qui nous ont conduit au baccalauréat  série L (lettres littérature), toutes nos connaissances regroupées, dans le domaine de la poésie tiendront exactement sur cinq feuillets de cahiers. Aussi, durant toute notre formation, nous n’avions jamais écrit un seul vers,  en guise de travaux pratiques. Quand  nous lisions un poème, c’était pour en faire un devoir de commentaire, que d’ailleurs nous ne réussissions jamais, puisque tout était pure chinoiserie pour nous.

            Malheureusement rien  ne dit que les jours et les années à venir, seront meilleurs. En effet rien dans les programmes d'enseignement dans les options « lettres et littérature », les conditions de travail des élèves et des enseignants, ne permettent d'espérer un retournement de situation. La partie des cours de littérature  concernant la poésie et la création poétique, est désespéramment théorique, superficielle et rébarbative…

On pourrait en conclure que la nouvelle génération de poètes ne peut qu'être réduite à une activité de création poétique en prose surtout et quelques fois en vers blancs, l'inspiration artistique se retrouvant en panne de technique d'écriture, faute d’un minimum de savoirs et de savoir–faire donnés à l’école.

 

            VI - Un puritanisme excessif et nuisible

Ce que nous appelons "puritanisme" en poésie aujourd’hui ne date pas de nos jours. Le débat ouvert depuis le XVII siècle, entre Malherbe[11]  qui fixa les règles de la poésie d'un coté, et Maynard et Mathurin Régnier, qui s’écartent de cette approche, et Théophile de VIAU, de l'autre qui disait écrire « à sa façon», défendant ainsi la liberté du créateur qu'est le poète, reste ouvert. Une ouverture qui apparaît comme la garantie, depuis ce temps, et jusqu’à nos jours, de la liberté de création poétique en France, notre « maître » en la matière. Et c'est la manifestation de cette liberté qui fait que Baudelaire pouvait écrire en respectant ici certaines règles, mais volontairement, et qui permettent de dire qu’ils sont des vers écrits en rimes embrassées, c'est-à-dire de type [ a, b, b, a] comme ici:

 

« La nature est un temple où de vivants piliers

                                      Laissent parfois sortir de confuses paroles:

  L'homme y passe à travers des forets de symboles

                                      Qui l'observent avec des regards familiers »[12].

Extrait de Correspondances,                 sonnet publié dans la première édition de1857.

           

            Nous ne vous dirons rien de nouveau si nous vous confessions toute notre admiration et nos respects pour l’auteur de ces vers, dont la  profondeur à la fois, spirituelle et symbolique, ainsi que la beauté, ne sont plus à démontrées.

            Cette même liberté permet à,  Pierre Emmanuel (1916-1984), professeur de philosophie, homme de média et poète, plus proche  de nous, de se montrer tout à fait libre de toutes contraintes, sans passer pour  autant pour maladroit et superficiel comme poète. N’est-ce pas vrai, que dans ces vers-là, il y a de beauté et de la densité dans les mots?

           

      « Vous ne pouvez pas emprisonner la vision.

                                            Vous ne pouvez pas empêcher l’arbre d’être libre.

                                            La face de vos victimes l’avez-vous vue ?

                                            Dans la gloire tragique et crue de la souffrance

                                             Comme un stigmate ineffaçable au cœur de Dieu. »[13]

                                            …….

                                                                           Extrait de « Ô mes frères dans les prisons »

            Qui oserait nous dire et surtout nous démontrer que dans chacun de ces extraits, il n’y a pas, beauté et sensibilité, pureté et expressivité ? Qui nous dira que  l’un est plus poète que l’autre, malgré les différences de techniques et de méthodes. A notre avis, personne n’oserait s’essayer à une telle tâche.

            En dépit de cette évidence, il n’est pas moins sûr que Pierre Emmanuel ait  pu réussir comme poète au Bénin. Et ce pour cause. En effet, l'impression qui se dégage de nos observations et de nos conversations avec beaucoup de jeunes, aspirant à la création poétique, est que tout le monde, à savoir : critiques, créateurs et amateurs de poésie mettent un signe d'égalité entre poésie et versification rimée et mesurée. Ainsi, nombre de jeunes créateurs, se sont vus faire des observations comme celles-ci, par leurs aînés : « tes manuscrits sont justes bons pour la poubelle. Tu devrais aller lire tel et tel d’abord, avant de te demander, si tu peux faire de la poésie ». Le plus affligeant c’est d’entendre te dire : « fais plutôt des romans, la poésie n’est pas donnée à tout le monde ». Et croyez nous, ces genres d’observations ont eu leurs impacts: elles ont eu pour effet de briser des vocations, de semer le doute chez certains ou d’inhiber la création chez d’autres encore. 

 Ainsi, se faisant ‘’malherbiens’’, ils tuent l'élan de spontanéité, privilégiant sonorité obtenue par une technique mal assimilée, tombant  du coup dans une certaine grandiloquence assourdissante. Au final on obtient des textes, que nous nous   permettons d’appeler « corps sans âme et sans esprit », des textes écrits pour personne. Car en réalité un texte, fut-il de poésie, est un élément de communication. Et, ce n’est pour le simple plaisir que nous avons pris le temps de rappeler les facteurs de la communication. On écrit pour une cible, et elle est sensée partagée un minimum de répertoire commun, ce que Jacobson R a appelé « ‘’possibilités préconçues’’ ou de ‘’représentation préfabriquées’’[14].

             Pourquoi devrait-on s’enfermer dans des normes non apprises, ou même, apprises mais non assimilées et non maîtrisées, au risque de tuer le message à porter ?    Pourquoi, n’est-il pas possible de faire, comme le disait, Jean-Joseph RABEARIVELO, « table rase des chinoiseries de la versification occidentale »[15] et voir dans les profondeurs de son sol et de son sang les réponses aux questions qui se posent chez nous aujourd’hui à la création artistique ?

             Et joignant l’acte à la parole, RABEARIVELO, publie le poème suivant, qui illustre sa vision de la création poétique. Une vision  qui produit des vers assez proches de ceux de Pierre Emmanuel. Ils  sont tout aussi beaux que profonds. Et pourtant dépourvus de ce qu’il appelle, ces « chinoiseries de la versification occidentale » pour emprunter l’expression de l’auteur lui-même ;

 

                                   Tu n’as fait qu’écouter des chants

                                   Tu n’as fait toi-même que chanter ;

                                   Tu n’as pas écouté parler les hommes

                                   Et tu n’as pas parlé toi-même.

                                   Quels livres as-tu lus ?

                                   En dehors de ceux qui conservent la voix des  femmes

                                   Et des choses irréelles ?

                                   Tu as chanté mais n’as pas parlé

                                   Tu n’as pas interrogé le cœur des choses

                                   Et ne  peux pas les connaître

                                   Disent les orateurs et les scribes ;

                                                                       ….extrait du recueil « presque songes »[16]

 

Un des plus grands poètes béninois, en tout cas, le plus fécond à ce jour, a semblé avoir fait cette option, lorsqu’il écrit :              

« Ne vous préoccupez donc pas outre mesure de la musique des mots, de la forme des vers… car notre ambition est de ne pas emprisonner l’idée, mais de lui donner des ailes. De la poésie sans métaphore, litote est inconcevable ; mais vous en rencontrerez très peu dans ce recueil, car nous sommes parfois direct et faisons fi des fioritures qui risquent de noyer l’essentiel »[17]   

            Cette opinion mérite d’être méditée par nos jeunes créateurs. E. PRUDENCIO, n’invite nullement à la paresse et à la médiocrité. Il fut lui-même le symbole de la recherche permanente du beau. Mais liberté est son « nom »

             

 

En guise de conclusion : La voie de la renaissance poétique béninoise

 

La poésie se meurt, malgré les talents qui existent, même s’ils ne sont pas légions. Mais,  ce n’est pas la foule qui crée d’ailleurs ! La non-maîtrise de quelques techniques d’écriture est en train d’ensevelir la création poétique. Ce qui ne devait pas l’être.  En tout cas, selon nos convictions. Et c’est ce qui nous fait dire et surtout, nous fait croire que nous avons une liberté de choix après tout. En face de notre auditoire, de nos cibles avec qui nous communiquons après tout et avant, toutes considérations techniques, intellectuelles et artistiques, nous avons à assumer notre liberté d’expression intégrale. C’est une condition essentielle de la création artistique.

Devant nous, devant chaque créateur aujourd'hui s'offrent deux voies : celle de Senghor L. S. et celle  de A.  KOUROUMA : Le premier, un grammairien, spécialiste de la langue, amoureux du style châtié et le second, un technicien, loin de toutes préoccupations linguistiques, qui affirme traduire sa langue maternelle en français. Ce faisant, il se plaît à casser la langue française comme il le dit lui-même, avec une liberté qui lui a valu pendant longtemps le rejet des milieux intellectuels.

            Chacun des deux hommes, librement dans un rapport personnel avec la langue de travail qu'est le français  a    développé ses talents et a servi l'art et l'humanité. Il faut que  ce choix puisse exister aussi pour les jeunes créateurs béninois. La renaissance poétique est à ce prix. Le plus important est la manifestation du talent, du génie et du travail créateur. En dernière analyse, le message porté.

Il faut toujours avoir en conscience et savoir que le génie qui a posé la ferraille debout, à la verticale, pour en faire la Tour Eiffel à Paris, n'est ni plus, ni moins génie, que celui qui l’a laissée couchée, à l’horizontale,  pour en faire le pont de Brooklyn. Et dans l'un et l'autre de ces ouvrages, fruits du génie humain, il y a cette poésie regardante que l'humanité n'a pas fini de célébrer.

 

Bibliographie indicative

BAUDELAIRE. Les fleurs du mal. Paris : Larousse, 1972

BOURDEREAU F. FOZZA JC. Précis de français. Paris : Nathan, 1996

DICTIONNAIRE LE ROBERT. Paris :

DICTIONNAIRE PHILOSOPHIQUE. Moscou : Progrès

DURAND J. Les formes de la Communication. Paris : Dunod, 1981

ELUERD R. Anthologie de la littérature française. Paris : Larousse, 1986

JACOBSON R. Essais de linguistique générale. Paris : Edition de minuit, 1963

L’HOMME et LE MONDE, Collection Bordas, Paris : Diffusion Bordas, 1983

MATTELART A, Histoire des théories de la communication. Paris : La          Découverte, 2001

MUCCHIELLI A. GUIVARCH J. Nouvelles méthodes d’étude des communications. Paris : A. COLIN, 1996

PAGES AFRICAINES. Paris : Edition Hatier, 1966

 



[1] ibidem, p. 28

[2] Jacobson R. essais de linguistique générale. Paris : Ed du Minuit, p 32

[3] Jacobson R. Essais de linguistique générale. Paris : Ed de minuit, p ; 215

[4] ibidem

[5] Pouchkine A. in, littérature russe du XIXème siècle. Moscou : Production artistique, 1986, p. 65

[6] Koltsov A. V. recueil de poésie (en russe) Moscou, 1973, p. 6

[7] Jacobson R. Essais de linguistique générale. Paris : Ed du Minuit p. 219

[8] in Jacobson R

[9] BORDAS. Comprendre le monde. Paris : Pédagogie moderne, p165

[10] ibidem

[11] Le poète MALHERBE, veut que les poètes écrivent une langue simple, harmonieuse, sans images inutiles. Pour lui, la poésie est affaire de travail et il fixe les règles du vers français, in Roland ELUERD. Anthologie de la littérature française. Paris : Larousse, 1986, p.31

[12] BAUDELAIRE. Les fleurs du mal. Paris : Larousse, 1972, p.19

[13] In ELUERD R. Anthologie de la littérature française. Paris : Larousse, p.275

[14] In Jacobson R

[15] In PAGES AFRICAINES. Paris : Edition Hatier, 1966, p. 68

18 ibidem, p. 68

 

[17] Cette opinion  du poète Eustache PRUDENCIO, est citée par HUANNOU, dans ‘’réflexion sur la poésie béninoise’’, publiée par la revue  NOTRE LIBRAIRIE n° 124_déc 1995

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18 octobre 2011 2 18 /10 /octobre /2011 15:13

 

A QUAND UNE JOURNÉE INTERNATIONALE DE LUTTE POUR LE BON SENS ?

  Journée de lutte contre la misère. Encore une de plus. Il y en a eu d’autres : de la femme, des violences faites aux femmes, du sida, et j’en oublie. Et, il y en aura bien d’autres !

    Une fois encore, on a vu des hommes et femmes repus, endimanchés lancés avec la complicité sans cesse renouvelée des mass media, la lutte contre la misère, assis à une table luisante dans un bureau aseptisé et climatisé.

 Les femmes, nos mères et nos sœurs ont comme d’habitude dansé, tambouriné, chanté, crié des paroles de ralliement, (surtout à la vue des caméras et microphones,) sous le soleil, dans la pluie pour des hommes venus leur prêcher la fin de leur misère.    Et cette journée comme d’autres passera, et leurs enfants continueront de s’asseoir le ventre creux, sur des troncs d’arbres pour étudier, de déambuler dans les rues avec des plateaux de friperies sur la  tête, de mourir pour une petitEt le 1er janvier 20… viendra. Et  la tragicomédie recommencera. Journée de… journée de…. Et journée de…. Et la misère va, aux trots puis aux galops. Pauvre de ‘’Toi, Afrique’’!

 FONTAINE  A  LARMES

                                                                       A, l’Afrique   étranglée

  Fontaine à larmes, croirait-on !

Ta vie : fontaine sans fond ;

Pour les larmes rouges de sang ;

Le sang de ma sœur de sang ;

La sueur de mon frère de rang.

 

Elles coulent et coulent ;

Les sueurs panachées de sang ;

Ils  roulent et  roulent ;

Les yeux en furie irrigués de sang ;

Le sang de milliers d’innocents.

 

Afrique!

Refuge des Âmes sans armes ;

Asile des esprits enchaînés ;

Gîte des cœurs endeuillés ;

A l’infini le seras-tu ?

 

Fontaine à larmes ;

Dans tes tréfonds :

La dignité humiliée,

La personnalité bafouée,

L’être violenté,

De tes enfants.

Ecrasés de douleur resteront-ils ?

 

Afrique, fontaine à larmes

Dans les recoins de tes fonds

La voix étouffée

Les yeux emmitouflés

Les bras dans le dos attachés

Les pieds cerclés

De tes enfants_ gouttes de ton sang !

     Eternelle Enchaînée resteras-tu ?

 

GBAGUIDI J-E

 

 

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